Biotechnologie

Une plante biotechnologique pour purifier l’air. Qu’en pensent Bergson et Heidegger ?

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Une plante biotechnologique pour purifier l’air. Qu’en pensent Bergson et Heidegger ?

© 2024 Neoplants

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La start-up Neoplants développe des végétaux « avec des fonctions ». Leur première création est un pothos capable de purifier l’air avec une remarquable efficacité. Une bonne idée pour dépolluer notre environnement de manière plus écologique. Gâchée peut-être par une face plus sombre du projet : l’oubli de la nature.


 

  • Non, ce n’est pas le nom d’un nouveau gadget informatique. Neo Px est une plante, mais pas n’importe laquelle : « inventée » par la start-up américaine Neoplants et commercialisée pour 120 dollars le pot, elle est la première plante « biotechnologique » au monde. Qu’est-ce à dire ? Les scientifiques sont parvenus à transformer un végétal banal – un pothos – en un véritable purificateur d’air, 30 fois plus efficace que la plupart des plantes mais sans consommation d’énergie. L’astuce ? Ce n’est pas la plante elle-même qui dépollue l’air en absorbant les composés organiques volatils (COV) mais le microbiome bactérien artificiellement introduit en elle. Des sachets pour alimenter cet écosystème bactérien sont vendus en même temps que le pied en pot. L’entreprise compte bien aller plus loin et développer de nouveaux « modèles » d’organismes vivants « avec des fonctions ». Prochaine étape : des végétaux génétiquement modifiés pour accomplir certaines missions tout au long de leur croissance.

  • On comprend aisément les gains de ce genre de techniques. En comprend-on la perte ? Quelque chose nous échappe, dans cette réduction du vivant à une fonction : nous n’en appréhendons plus que la représentation instrumentale. Comme le remarquait le philosophe Raymond Ruyer (1902-1987) dans son article « L’Expressivité » (1955), la splendeur de la nature dans l’infinie diversité de ses formes tient à son caractère non fonctionnel, superficiel – à son expressivité gratuite. L’apparaître d’un vivant remplit sans doute certaines fonctions, notamment dans la logique reproductive. Mais cette fonctionnalité est toujours dépassée par un excédent, un surplus qui fait la beauté d’un être. L’ « expressivité » est « la grâce absolument spécifique d’une rose, d’un bouleau ». Elle est « la fleur elle-même, indépendamment de ses rapports horizontaux avec les autres êtres ». Pour Ruyer, « l’expressif ne renvoie qu’à l’expressif ». Il relève d’une apparence sans destinataire, « plus fondamentale » que le sens : « Dans le monde réel, la finalité expressive », celle qui se manifeste dans le déploiement spontané d’un être, « déborde la finalité signifiante », qui est toute relative. Pour sa part, le zoologiste suisse Adolf Portmann (1897-1982) parlera d’une « apparence inadressée » dans La Forme animale (1948) : « Il y a là d’innombrables envois optiques qui sont envoyés “dans le vide” sans être destinés à arriver. […] C’est une auto-présentation qui n’est rapportée à aucun sens récepteur et qui, tout simplement, “apparaît”. » Et Portmann de conclure : « L’élaboration de ces belles formes reste […] énigmatique. »

  • C’est cette énigme que nous perdons dans la fonctionnalisation du vivant : le contact avec la singularité contingente des formes, mais également avec l’élan créateur qui les produit. Nous oublions cette poussée vitale qui surpasse de loin nos propres forces et nous reconduit à notre finitude. La nature, la vie est infiniment plus inventive que nous. C’est là sa principale caractéristique, son trait essentiel, comme le dit Bergson dans L’Évolution créatrice (1907) : « Plus nous approfondirons la nature du temps, plus nous comprendrons que durée signifie invention, création de formes, élaboration continue de l’absolument nouveau. » Le philosophe ajoute : « La part de la contingence est […] grande dans l’évolution. Contingentes, le plus souvent, sont les formes adoptées, ou plutôt inventées. » La nature est un processus indéterminé d’invention d’où surgissent les plus stupéfiantes nouveautés. « Le rôle de la vie est d’insérer de l’indétermination dans la matière. Indéterminées, je veux dire imprévisibles, sont les formes qu’elle crée au fur et à mesure de son évolution. » Les formes expressives sont la manifestation visible de cette surpuissance créatrice. Ce sont aussi, au cœur des vivants, de nouveaux organes, de nouvelles capacités, de nouvelles fonctions qui s’inventent. Mais ces fonctions – c’est là ce qui intéresse Bergson – ne répondent pas à une finalité préalable, posée d’emblée avant d’être réalisée. Elles plongent leurs racines dans un fonds insaisissable de vitalité. « La vie dans son ensemble, envisagée comme une évolution créatrice […] transcende la finalité, si l’on entend par finalité la réalisation d’une idée conçue ou concevable par avance. » C’est ce qui distingue nos manipulations du vivant de la créativité de la vie : nous sommes incapables d’innover à la manière de la vie ; nous nous contentons d’exploiter, en fonction de plans prédéfinis, les miracles qu’elle a engendrés. Nous immisçant dans son devenir indéterminé, y insufflant notre désir de maîtrise, ne risquons-nous pas d’en corrompre la marche libre ? De compromettre le jaillissement de cette précieuse ressource ?

  • Le risque : perdre le sens de la beauté des êtres manifestée à la pointe de leur apparaître expressif, et avec, la profondeur insaisissable de la source créative qui les porte. Perdus entre les deux, nous n’appréhendons plus les choses que comme un « fonds » à exploiter, dit Heidegger dans « La Question de la technique » (1953). La chose n’est plus présente en elle-même, dans son éclat charnel et dans sa réserve inépuisable ; elle est représentée en fonction de nos besoins, de nos désirs, de nos projets. « Ainsi s’étend l’apparence que tout ce que l’on rencontre ne subsiste qu’en tant qu’il est le fait de l’homme. Cette apparence nourrit à son tour une dernière illusion : il nous semble que partout l’homme ne rencontre plus que lui-même. » Telle est l’essence de la technique, pour Heidegger : la reconduction de l’ensemble du monde à notre volonté solipsiste de puissance. N’est-ce pas un peu de cette puissance qu’exhalent les fleurs biotechnologiques de demain ? 

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