Entretien

Faut-il transformer les plantes en robots ?

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Innovation : un robot s’empare d’un bout de fil de fer par le biais d’une dionée, qui lui tient lieu de pince préhensile

Innovation : un robot s’empare d’un bout de fil de fer par le biais d’une dionée, qui lui tient lieu de pince préhensile. © www.nature.com

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Une équipe de chercheurs singapouriens s’est lancée dans un projet un peu fou : créer des « robots-plantes », en utilisant les capacités motrices de la dionée. Quentin Hiernaux voit, dans cette démarche, le prolongement d’un présupposé séculaire, jamais remis en question : le « caractère mécanique de la vie végétale ».

 

Des chercheurs singapouriens sont parvenus à faire fermer la mâchoire d’une plante carnivore, la dionée, à l’aide d’un courant électrique. C’est une découverte ?

Quentin Herniaux : À vrai dire, on sait depuis le dernier tiers du XIXe siècle que l’électricité joue un rôle dans la biologie végétale. À l’époque, cela a été une véritable découverte, effectivement : on ne suspectait alors pas du tout l’existence de ces courants électriques – qui évoquent immanquablement ceux que l’on observe dans le système nerveux des animaux. Ces courants électriques ont d’abord été mis en évidence dans le cas de plantes très particulières : les plantes dites « sensibles », comme la dionée, et surtout la sensitive (Mimosa pudica), qui a la capacité de replier ses folioles en seulement une ou deux secondes quand on la touche ou quand on la stimule avec un courant électrique. Jagadish Chandra Bose, un botaniste indien, s’est beaucoup intéressé à ces mécanismes. Ses observations minutieuses sur l’« irritabilité » des plantes, tirées d’expériences sur l’« électrophysiologie » végétale, ont longtemps été ignorées, avant d’être remises sur le devant de la scène, notamment par le physiologiste végétal Anthony Trewavas. Tout l’intérêt de ses recherches résidait dans l’effort de généralisation : les plantes sensibles ne sont pas les seules à réagir aux stimuli électriques, toutes les plantes y réagissent. Pas de manière aussi flagrante que dans le cas des quelques plantes, bien sûr exceptionnelles, capables de mouvements. Mais toutes présentent tout de même des réactions à l’électricité, principalement sous forme de potentiels d’actions cellulaires qui se traduisent par des réactions chimiques très variées.

 

L’étude singapourienne n’apporte donc pas grand-chose à la réflexion sur le végétal ?

Si, mais pas forcément là où on l’attend. Ce qui frappe dans cette étude, c’est la volonté d’utiliser l’étonnante capacité des dionées pour en faire des dispositifs de robotique hybride à l’interface du vivant et du dispositif technique. Les chercheurs de l’équipe considèrent, en effet, que les mouvements végétaux manifestent une finesse beaucoup plus grande que tout ce que l’on pourrait obtenir actuellement en robotique. Ils soulignent que de tels robots végétaux seraient beaucoup moins énergivores : l’électricité sert uniquement à déclencher la réaction motrice de la plante, qui met en mouvement son propre mécanisme. L’approche est évidemment discutable : même si elle ne vient pas de l’électricité, il faut bien que l’énergie qui alimente le dispositif vienne de quelque part ! La plante puise dans le sol, dans l’air et bénéficie du rayonnement du soleil. Cela rend particulièrement complexe l’idée d’en isoler une partie (son piège) et de l’implémenter durablement dans un robot ; comment faire pour ne pas couper la plante de sa source d’énergie et de son autonomie ? Il y a d’autres contraintes pratiques – en particulier, plusieurs heures sont nécessaires pour que la dionée rouvre sa mâchoire et soit capable de reproduire le mouvement. Ma principale critique n’est toutefois pas d’ordre technique, mais philosophique.

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