1. Ça rend sage ou ça rend fou ?

Une pratique dangereuse

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Cet article est issu du numéro 100 de Philosophie magazine « Qu’est-ce que la philosophie ? », en kiosque le 26 mai 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

La romancière Isabelle Sorente médite et cherche à traduire ses idées en actes. Jusqu’au délire ? Pour s’en garder, elle relit Marc Aurèle.

« Comme une flèche de longue portée qui ne revient pas », dit un ancien mantra bouddhiste destiné à méditer sur la nature de la conscience. Il est recommandé au pratiquant de garder cette image à l’esprit, car plus il la contemple, plus il ouvre une brèche par laquelle il risque d’aperce­voir… Oublions la flèche. Ce que j’aime, dans cette histoire, c’est le mot « pratiquant ». L’image qu’on évoque encore et encore, jusqu’à ressentir autre chose. La pratique change tout. Dans Tu dois changer ta vie ! [Libella-Maren Sell, 2011], Peter Sloterdijk soutient que le rituel, l’exercice, l’action posée jour après jour est le moyen de dépasser la vieille opposition entre philosophie et religion. Peu importe qu’on soit croyant ou non. Ce qui compte est d’avoir une pratique, la sagesse appartient aux pratiquants. Ce n’est pas si confortable, je dirais même que c’est dangereux. Je pratique l’écriture et la méditation depuis quinze ans, et la question se pose chaque jour (si elle ne se pose pas, c’est qu’elle est tapie dans un coin pour mieux revenir) : comment être sûr qu’une sagesse créatrice est à l’œuvre et pas une routine, une procédure, une habitude qui se répète sans que l’on n’éprouve rien de nouveau ? Comment savoir si votre pratique mène au bon endroit, ou encore, comment savoir si ce que vous pratiquez, quel que soit son nom – écriture, méditation, lecture, course à pied, arts martiaux, musique –, est bien une chose neuve, fertile, accordée à la vie… Bref, ce qu’on pourrait appeler de la philosophie ? On connaît tous des gens qui pensent des choses nobles et font des choses mesquines. On connaît tous des gens qui ne ressemblent pas à ce qu’ils disent. Je ne crois pas que ce soit une question d’hypocrisie ni même de mauvaise foi. Une vieille légende syrienne parle du perroquet diabolique, celui qui répète les mots profonds mais ne les ressent pas. Comment reconnaître qu’on dit ce qu’on dit, qu’on est ce qu’on est ? À une sensation de vertige, peut-être.

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