Lectures croisées
Victimes ou coupables ?
Cynthia Fleury © Francesca Mantovani/Gallimard ; Pascal Bruckner © JF PAGA/Grasset
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Cet article est issu du numéro 143 de Philosophie magazine « De la fin de la démocratie en Amérique », en kiosque le 24 septembre 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
L’une, Cynthia Fleury, analyse le ressentiment, « arme des faibles ». L’autre, Pascal Bruckner, s’insurge contre le retournement qui fait des hommes occidentaux, blancs, les « boucs émissaires » de toutes les luttes d’émancipation. Autour de ce grand thème nietzschéen, les deux livres se croisent. Les deux auteurs ont eu la générosité de se lire mutuellement. Ils ne s’accordent pas, mais sortir du ressentiment, sans doute, commence par des regards réciproques.
Cynthia Fleury lue par Pascal Bruckner
Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment / Cynthia Fleury / Blanche / Gallimard / 336 p. / 21 €

Ci-gît l’amer, de Cynthia Fleury (Gallimard, 2020)
La philosophie est-elle une façon de se cacher derrière des concepts sans s’exposer ? C’est la question que l’on se pose en lisant le dernier livre de Cynthia Fleury consacré au thème nietzschéen du ressentiment : ce dernier est par excellence l’arme des faibles, mécontents de n’être que ce qu’ils sont, privés des avantages dont semblent bénéficier les autres. Nous méritions une vie meilleure et si nous ne l’avons pas obtenue, c’est que les « autres », précisément, nous l’ont volée : « Pourquoi la nature ne nous a-t-elle pas octroyé le front élevé du génie, les nobles traits de l’aristocrate ? Pourquoi sommes-nous nés dans la chambre du bourgeois et non dans le palais du roi ? », demandait Sigmund Freud. La souffrance et la perte étant des expériences universelles, la manière spontanée d’y réagir est d’accuser des coupables imaginaires. Cynthia Fleury arbore un titre à la Mallarmé doublé d’un jeu sur les mots à la Lacan : Ci-gît l’amer, mais aussi la mère, symbole de la séparation, et la mer, l’immensité qui invite à prendre le large. Si nul n’échappe au ressentiment, c’est qu’il constitue le réflexe de ceux ou celles qui se sentent floués au grand jeu de la vie et préfèrent la vengeance à la réparation. Proche de l’envie, il s’incarne dans l’identité victimaire de ceux qui se croient créanciers du monde, à jamais. Comment vieillir sans s’aigrir, sans sombrer dans la rumination ?