Vivre avec ou sans masque ?

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Cet article est issu du numéro 64 de Philosophie magazine « 64 - novembre 2012 », en kiosque le 25 octobre 2012. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Face à l’épreuve quotidienne du miroir, la tentation est grande de se décider à l’authenticité de l’expression ou, au contraire, de cultiver les mimiques de l’acteur. Mais n’est-ce pas là deux égales impasses ?

Dernier passage devant le miroir, juste avant de sortir. Ouille ! Ces yeux cernés, ce teint poussiéreux, ce petit bouton qui pointe sur la joue, ces cheveux qui blanchissent… Et toujours ces maudites oreilles… Sans parler du tic, qui abîme au plus mauvais moment notre air le plus aimable. Ce n’est pas forcément que l’on se trouve laid. On n’a pas seulement peur de déplaire. On a simplement du mal à se reconnaître. Or il va falloir, une journée entière, et toute sa vie durant, promener aux yeux de tous l’étendard de soi-même, qui est à la fois la partie la moins connue et la plus intime de son être, celle qui porte les traces du passé et exprime les émotions du présent. Le trouble fondamental que l’on ressent à l’idée de montrer son visage naît de cette disproportion entre étrangeté à soi et exposition à autrui. Bien sûr, on se lave, on se coiffe, on se rase, on se maquille, on soigne son aspect. On peut se teindre les cheveux, voire se faire retendre un peu la peau. Les stratégies sont multiples. Si une calvitie apparaît, certains assument. Certains tentent la lotion, voire l’implant capillaire. D’autres encore se rasent entièrement la tête.

Trois voies, au fond, s’offrent à nous. La première est en apparence la plus raisonnable et se résume en deux mots : restons naturels. Jean-Jacques Rousseau en est le porte-parole. « On n’ose plus paraître ce qu’on est », déplore-t-il dans son Discours sur les sciences et les arts (1750). Travestir son visage, que ce soit par des cosmétiques ou une feinte courtoisie, c’est déjà mentir et refuser toute relation sincère avec autrui. Rousseau illustre ces préceptes par son autoportrait. Dans Rousseau juge de Jean-Jacques (1780), il affirme que « son cœur transparent comme le cristal ne peut rien cacher de ce qui s’y passe ; chaque mouvement qu’il éprouve se transmet à ses yeux et sur son visage ». Il se compare à « une belle femme sans rouge qui n’ayant que les couleurs de la nature paraît pâle au milieu des visages fardés ». Il rejette les artifices techniques et la dissimulation morale. Ce choix n’est pas de tout repos. Le « promeneur solitaire » que deviendra Jean-Jacques, à force de dénoncer les conventions de son temps, ne montre plus son visage à grand monde. Rejeter maquillage, teinture des cheveux et urbanité peut finir par isoler. Surtout, cette attitude s’autodétruit. Choisir d’être naturel, comme ces personnes qui répètent à qui veulent l’entendre qu’elles ne cachent jamais ce qu’elles pensent et en profitent pour vous dire des choses désagréables, c’est déjà porter un masque. Oscar Wilde affirmait opportunément : « Être naturel est aussi une pose, et la plus irritante que je connaisse. » Aujourd’hui, on peut exhiber un visage très savamment naturel : il suffit de le demander à son coiffeur ou de porter la barbe à la manière du rugbyman Sébastien Chabal. Le naturel ressemble finalement à un idéal tout aussi feint que nos ruses.

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