L'œil et l'esprit

Yves Tanguy / Clément Rosset. Ombres au tableau

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Cet article est issu du numéro 41 de Philosophie magazine « 41 - été 2010 », en kiosque le 01 juillet 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Imaginez un objet sans ombre : il paraîtrait irréel. L’ombre est donc un double très particulier, qui ne remplace pas, mais au contraire atteste la réalité des choses. Le philosophe Clément Rosset l’a remarqué en rêvant sur un tableau d’Yves Tanguy.

Un silence minéral règne dans les tableaux du peintre Yves Tanguy, membre du groupe surréaliste et fidèle d’André Breton. Des objets étranges, dont on ne sait s’ils sont faits de ciment ou de carton-pâte, se pavanent sous une lumière livide et projettent leurs ombres effilées loin au sol. Nul soleil ne brille sur ce pays pétrifié : un voile recouvre le ciel et semble étouffer tout bruit.

La peinture de Tanguy fait les délices de Clément Rosset, philosophe et chasseur d’ombres – comme de tout ce qui vient redoubler le réel. Il défend ces « doubles de proximité », l’ombre portée, le reflet ou l’écho, qui sont des prolongements du réel et font corps avec lui. Il traque les répliques fantomatiques du réel : tels ces inquiétants « jumeaux » que poursuivent les hommes (les héros romantiques ou Narcisse) dans l’espoir de se contempler en eux et d’y trouver la preuve de leur être ; ou bien, à un niveau métaphysique, les conceptions du monde qui le condamnent à n’être que l’ombre lointaine d’un monde intelligible, seul substantiel et signifiant. D’après Rosset, ces fantômes du réel sont une illusion dont l’esprit se repaît pour échapper à une réalité douloureuse, décevante et impossible à connaître dans sa singularité irréductible : l’homme lui substitue un double plus rassurant (le monde radieux des Idées ou une image de lui-même qu’il peut espérer circonscrire).

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