De quoi Sarkozy est-il le nom ?

Une recension de Nicolas Truong, publié le

L’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République n’a pas uniquement changé la donne politique. Elle témoigne d’un vertige métaphysique, d’un frisson ontologique ou d’une grande dépression idéologique. En cherchant à portraiturer le candidat-président, Yasmina Reza l’a bien compris. Mais là où l’écrivain dépeint la politique de l’actuel Président comme une lutte frénétique contre la fuite du temps, le philosophe Alain Badiou y voit s’incarner le détestable esprit des temps. À tous les contrits de France et de l’étranger par l’état de grâce d’un « flic agité », il propose même une cure en forme de curée. Car, pour ce militant révolutionnaire de l’Organisation politique, le triomphe de « l’agité de Neuilly » n’est que la part immergée et actualisée d’une « disposition globale » de la France : le pétainisme. Par l’usage relooké du triptyque « travail (plus pour gagner plus) – famille (je vous aime) – patrie (soyez fiers d’être français) », Nicolas Sarkozy actualise le « transcendantal pétainiste de la France », explique l’auteur, qui consiste notamment à assigner une prétendue crise morale nationale à un événement désastreux lié à des revendications populaires (« le Front populaire pour Pétain, Mai 68 pour Sarkozy »).

Homme de la « désorientation », Nicolas Sarkozy est aussi celui de la clarification. Puisque l’ordre capitaliste est devenu aussi naturel que l’air que l’on respire, il n’est pas étonnant que cette « sorte de comptable bourré de tics » s’attire à lui ces « rats » qui quittent le navire de la vieille gauche convertie. C’est pour cette raison, entre référents freudiens et volonté de nuire, que Nicolas Sarkozy est nommé « l’homme aux rats » par l’auteur. La fameuse « ouverture » aux personnalités socialistes n’est donc que la volonté de résoudre toutes les contradictions au sein d’un stalinisme démocratique inédit adossé au fantasme d’un unique parti. La détestation ne servant que rarement l’argumentation, Alain Badiou n’avait pas besoin de faire de Nicolas Sarkozy « un lâche » – dont l’intervention problématique, médiatique mais authentique dans l’affaire de la prise d’otage d’une école maternelle de Neuilly, en 1993, peut apporter une forme de démenti – pour donner à ceux qui ne cessent de « déprimer » depuis son élection quelques raisons d’espérer. Car si le philosophe décoche quelques flèches dans cet essai acéré d’ontologie du présent, il esquisse aussi les rudiments d’un contre-programme. Égalitarisme ouvrier et hospitalité solidaire des travailleurs sans papiers, gratuité de la pensée et éloge de l’amour, universalité effective du serment d’Hippocrate et boycott de la presse dépendant des groupes financiers composent quelques plats de résistance sur « la table des possibles » d’une politique d’émancipation. Contrairement à la démocratie radicale fondée sur la critique de la distinction entre les savants et les ignorants par Jacques Rancière, Alain Badiou oppose les vertus du courage et de la science platonicienne au « capitalo-parlementarisme ». Et conclut, fidèle à lui-même, sur la nécessité de « l’hypothèse communiste », seule idée régulatrice à même de contrer le meilleur des mondes de « l’homme aux rats » qu’il cuisine dans sa marmite conceptuelle. Resterait à comprendre, le succès du film d’animation Ratatouille en témoigne, pourquoi le rat est devenue une figure populaire choyée plus qu’un repoussoir.

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