“Fermentations”, d’Anne-Sophie Moreau : pourquoi le moisi nous fascine

Une recension de Clara Degiovanni, publié le

Dans les années 1980, on traquait les bactéries et les moisissures. Depuis peu, on les recherche pour leurs vertus curatives. Elles soignent et régénèrent nos flores intestinales et révolutionnent notre rapport à la nature. Des agriculteurs élaborent des préparations à base de micro-organismes pour obtenir des « sols vivants » et fertiles, tandis que les bobos se délectent de kombucha, une boisson composée de levures et de champignons. D’où vient ce soudain « engouement pour la macération » ? C’est ce revirement qu’interroge Anne-Sophie Moreau, notre collaboratrice et éditorialiste (lire p. 28), qui nous plonge dans cette « vie fongique » palpitante et grouillante, autrefois condamnée par les hygiénistes zélés, aujourd’hui plébiscitée par des milieux très hétéroclites : des industriels aux néoruraux, en passant par les citadins CSP+ amateurs de friches, à l’est de Paris ou en plein cœur de Berlin. Cette enquête – parfois très drôle – nous immerge parmi les « agités du bocal », qui se sont mis à « cultiver des champignons dans d’anciens parkings » ou à « brasser de la bière artisanale dans des entrepôts désaffectés ». On se plaît, au fil des pages, à goûter à l’esthétique un peu écœurante, très baudelairienne, et étrangement mélancolique de la putréfaction. Si le moisi est tendance, c’est aussi parce qu’il est porteur d’une promesse : celle d’une régénération de nos organismes et de nos sociétés. C’est « un modèle politique que nous puisons dans […] les restes de kombucha : celui de la coopération et de l’échange », explique Anne-Sophie Moreau, qui retrace les utopies communistes, marxistes et décroissantes naissant de l’observation du mode d’existence des champignons. Mais l’essai donne également à voir le « côté obscur » de la fermentation, à la fois décliniste et conservateur. À force de cultiver le goût de la pourriture, nos sociétés risquent elles-mêmes de devenir un bocal géant qui macère dans l’aigreur de l’entre-soi et du repli identitaire. Cette ère nouvelle, aussi fascinante qu’inquiétante, Anne-Sophie Moreau lui donne un nom : « la civilisation de la fermentation ». Nous mènera-t-elle au déclin ou à la régénération ?

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