“La Traduction du monde”, de Juan Gabriel Vásquez : le roman, objet éthique

Une recension de Cédric Enjalbert, publié le

Quel est le rôle du romancier ? Cette question occupe depuis longtemps l’écrivain colombien Juan Gabriel Vásquez. Dans cet essai réunissant des conférences données à l’université d’Oxford, il remet sur le métier, avec une verve communicative, « l’opinion, fausse ou réelle, qu’il existe un lien direct entre la place occupée par la fiction dans une société et la bonne santé de sa démocratie ». Évoquant ses auteurs de prédilection – dont Conrad (auquel il a consacré une biographie) et Proust (qu’il cite en exergue)… –, il invite à considérer l’apport du roman sous quatre angles : le décentrement du regard, la conscience du temps, l’exploration des mystères de l’existence et l’expression d’une parole libre. 

Prolongeant une réflexion de Hannah Arendt dans Vérité et Politique, il souligne la difficulté d’adopter le point de vue d’autrui – « cela exige de fortes doses d’imagination et de flexibilité morale ». Mais il montre aussi combien le roman permet le développement de cette éthique qui se distingue de la sympathie. Elle se présente plutôt, selon la philosophe, comme une « capacité de pensée représentative », qui consiste à être et à penser ailleurs et autrement, tout en restant à sa place. Le romancier ne prétend pas décrire la réalité, il s’approche de la vérité en traduisant les « vies d’autrui », en les interprétant. Il nourrit une pensée critique déjouant les « fondamentalismes ». Apprenant à croire sans être crédule. Finalement, la fiction « n’a à offrir que la liberté […]. Elle n’a rien de plus à offrir qu’un espace où règne l’ironie et où l’ambiguïté fondamentale de la vie humaine se cherche au lieu de se méfier ». Rien de plus, mais n’est-ce pas tout ?

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