Octobre 2026
Philosophie Magazine #203
Le Dernier Monde est une fiction totale. Une dinguerie catastrophiste. Et pourtant, ce livre nous en apprend plus sur notre aujourd’hui que ces essais vidés de tout imaginaire, si sérieux qu’ils en débordent des clichés de l’époque. La clé du roman de Céline Minard se cache peut-être page 498, dans une phrase à la saveur aborigène, surréaliste au sens le plus profond du terme : « Le rêve est la réalité. » Son histoire s’engage sous le signe de l’Apocalypse. Un cosmonaute se retrouve seul sur une station spatiale, tandis que la Terre est victime d’étranges phénomènes. Lorsque cet anti-héros isolé se décide à redescendre sur la planète bleue, celle-ci semble désertée de ses habitants. Il ne reste que leurs voitures, leurs objets et leurs vêtements abandonnés sur le sol des villes, comme si les corps s’étaient soudainement évaporés. Plus d’humains donc, mais des animaux privés de leur prédateur civilisé, ce bipède sans plumes.
Très vite, le lecteur rationalisant s’interroge : mais pourquoi diable n’y a-t-il point sur cette Terre dévastée de squelettes ou de corps putréfiés ? Le Dernier Monde ne triche pas : il refuse notre réalité physique, ici et maintenant, pour mieux traquer notre vérité métaphysique. Pour mieux déshabiller les peurs et les fantasmes qui habitent nos esprits. Bref, Céline Minard use de la fiction pour dévoiler le non-dit, l’inconscient, de nos sociétés… Dès lors, comme les grands noms de la science-fiction spéculative – Philip K. Dick ou J. G. Ballard –, elle ouvre une multitude de pistes philosophiques, avec une liberté parfois cruelle pour notre chère humanité, qui, par exemple, se réincarne chez elle en une horde de porcs. Son roman me rappelle les premiers Ballard du milieu des années 1960, notamment Sécheresse. La catastrophe écologique, qui y est la « réalité » du livre, se dévoile peu à peu sous sa puissance métaphysique et révèle ainsi ce mal intérieur qui nous ronge et nous détruit.
Céline Minard actualise nos mythes de destruction et de création de toute vie, leur donnant face humaine et non plus seulement divine. Elle dessine une « rêverie ». Mais cette rêverie trace une voie vers le réel. Avec un pessimisme jubilatoire (et néanmoins quelques longueurs), elle raconte en filigrane la schizophrénie, l’aveuglement, les absurdités de notre présent.
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