Octobre 2026
Philosophie Magazine #203
La démocratie est en crise. Des deux côtés de l’Atlantique, les populismes nationalistes et autoritaires s’emportent contre les élites libérales cosmopolites, tandis que les inégalités se creusent, ainsi que le clash des expériences et des attentes, entre ceux qui peuvent se projeter dans le nouvel espace mondial et ceux qui sont encastrés dans leurs territoires. Le tout, sur fond d’une catastrophe écologique qui consacre notre impuissante responsabilité collective. À l’origine de cette crise, une cause apparemment évidente : la mondialisation néolibérale qui prive les États-nations, et les peuples qui les constituent, de la capacité d’avoir prise sur leur destin collectif. C’est un démontage en règle de ce scénario que propose Marcel Gauchet dans le parcours ample, parfois aride, mais au final très éclairant du chemin qui nous a menés là où nous sommes. Sa thèse : loin d’être le produit de la transformation endogène des économies et du capitalisme qui auraient d’eux-mêmes changé d’échelle, la mondialisation a été rendue possible par une métamorphose de la structure politique mais aussi juridique et historique, de nos sociétés. C’est l’ouverture des espaces nationaux, leur nouvelle organisation autour des droits individuels, ainsi que la projection des esprits vers le futur, détachée de l’attache traditionnelle au passé, qui a fait émerger le nouvel espace mondial, centré sur le marché, et non l’inverse. Et cette nouvelle structure politique est elle-même l’aboutissement du long mouvement qui nous a conduits, loin de la structuration religieuse, vers une autre, totalement autonome du monde humain. Que gagne-t-on à changer ainsi la perspective ? Déjà un surcroît de compréhension. À cet égard, les pages, trop brèves, sur la nouvelle « géographie symbolique » d’un monde unifié, « métaphysiquement clos sur lui-même », où tous les États-nations ont vocation à se reconnaître à égalité dans un espace nécessairement « polycentrique », sont frappantes. Comme celles sur la crise écologique et le « vide vertigineux » que suscite ce monde humain totalement autonome, c’est-à-dire détaché du « cadre cosmique » dans lequel il avait toujours été encastré. Au-delà, Gauchet soutient que l’impuissance relative à laquelle les démocraties se sont condamnées peut être retournée. Car pour tous les défis de ce nouveau monde, unifié mais impotent, le « rôle spécifique du politique » qui est d’opérer « la médiation des communautés avec elles-mêmes au-dedans et avec les autres, au-dehors » est irremplaçable.
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