“L’Injustice en héritage” : dégripper la courroie de transmission

Une recension de Victorine de Oliveira, publié le

« Les héritiers sont des incapables » : cette saillie ne vient pas d’un militant anarchiste anti-propriété privée mais de l’un des industriels les plus riches du XIXe siècle, Andrew Carnegie. Dans ses mémoires intitulées L’Évangile de la richesse (1889), le magnat de l’acier questionne la pertinence de léguer toute sa fortune à ses descendants. Il en conclut que la philanthropie est la meilleure façon d’éviter que la fortune familiale ne soit gâchée ou gaspillée. Carnegie n’avait rien d’un partisan de la redistribution des richesses, mais sa réflexion montre que la notion d’héritage n’est pas toujours allée de soi, loin de là. Dans une vaste enquête historique et philosophique, Mélanie Plouviez analyse les ressorts de ce qui est aujourd’hui un impensé, en même temps que la source d’une société de plus en plus inégalitaire : l’héritage. Alors qu’une majorité de Français se déclare contre une réforme de l’impôt sur les successions, craignant de se voir dépossédée des fruits d’une vie de travail – et oubliant souvent que seule une poignée de successions sont concernées par la taxation –, le risque n’a jamais été aussi grand de revenir à une « société d’héritiers » telle que le siècle de Carnegie l’avait consacrée. L’autrice revient à la Révolution française – notamment à la « loi de nivôse » de 1794 –, qui vise à mettre fin au système féodal en établissant l’égalité successorale entre les enfants – l’aîné mâle était alors seul légataire – et au discours de Mirabeau qui insiste sur l’absurdité d’étendre un droit de propriété au-delà de la mort. Elle explore ensuite tout ce que le siècle suivant a fourni d’idées et de solutions afin d’éviter la concentration des richesses entre les mains de quelques familles, jusqu’à l’abolitionnisme des saint-simoniens, qui font de la fin de l’héritage un levier contre l’exploitation. De quoi peut-être relancer un débat au point mort en France !

Sur le même sujet
Article
2 min
Martin Legros

« Pour que la propriété puisse être vraiment dite individuelle, il faut qu’elle soit l’œuvre de l’individu et de lui seul. Or, le patrimoine transmis par héritage n’a pas ce caractère : c’est seulement une œuvre collective appropriée par un…