“Quand la Chine parle” : la dissidence par les mots

Une recension de Michel Eltchaninoff, publié le

Des « grands hommes blancs » pour évoquer les personnes chargées de faire appliquer les mesures contre le Covid, des « petits grands frères » désignant les livreurs du quotidien ou de la « petite viande fraîche » pour parler de garçons coquets, tels sont quelques-uns des nombreux mots apparus dans la langue chinoise depuis une vingtaine d’années. Des chercheurs en sciences humaines et sociales, spécialistes de la Chine, dressent le tableau fascinant d’un pays qui bouge beaucoup plus qu’on ne le croit souvent. D’un côté, on y trouve les slogans du pouvoir, qui appelle à « battre l’épidémie » de Covid ou, pour lutter contre la corruption des fonctionnaires, à se contenter de « quatre plats et une soupe » (en Chine, c’est peu). De l’autre, la société invente des mots pour désigner tout ce qui cloche : la pollution atmosphérique, les scandales sanitaires, les relogements forcés, les violences sexuelles – en chinois, « riz-lapin » se prononce « metoo »… Et quand un internaute popularise le terme « tangping », « rester coucher », appelant les jeunes à transformer leur rapport au travail et à se contenter de peu, il provoque la colère du gouvernement, ancré dans la mystique communisto-capitaliste du travail. Le langage se situe au cœur d’un combat entre un État totalitaire qui cherche à remplacer le réel par des termes officiels et une société – faite de « nouveaux paysans », de « journalistes citoyens » ou de « femmes masculinisées » – qui tente de lui échapper grâce à des détournements de sens et de sons, des blagues, des caricatures. En chinois, ça se dit « faire malice ». Et c’est très mal vu. Malgré la répression langagière, tant que cette inventivité subsiste, cela signifie que l’aspiration à la liberté n’a pas disparu.

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