Octobre 2026
Philosophie Magazine #203
Depuis les mouvements contre la loi Travail en 2016, un mot d’ordre a émergé : « soyons ingouvernables ». Porté par le cortège de tête, le slogan est sous-tendu par un imaginaire et une philosophie. Cet imaginaire est, d’après l’économiste et philosophe Frédéric Lordon, celui du « vivre sans » (sans État, sans police, sans argent, sans travail), et cette philosophie est celle que promeut le Comité invisible, nourri de Deleuze, Badiou, Rancière et Agamben. Lordon les discute ici avec le philosophe Félix Boggio Éwanjé-Épée, qui défend l’option des « ingouvernables ». S’ils s’accordent dans le dégoût qu’inspirent les institutions à l’heure du néolibéralisme, Lordon voit dans l’imaginaire du « vivre sans » – celui de la fuite, de la désertion, du repli continu dans des Zones à Défendre – , tous les ingrédients d’une « antipolitique » et d’un fantasme condamné à l’impuissance. Or cette attitude, critique-t-il en argumentant de façon rigoureuse à partir de sa relecture de Spinoza, veut ignorer la nécessité de l’institution comme manifestation de la puissance d’un collectif. À Notre-Dame-des-Landes, au Chiapas ou au Rojava, les expériences inspirantes restent des collectifs normés, avec une forme de police et une division du travail. Que faire ? La question dès lors n’est pas de vivre avec ou sans institutions, mais de savoir celles que nous voulons. Pour ensuite, prendre le pouvoir. « Une somme de solutions microscopiques ne fait pas une solution macroscopique », affirme Lordon. Lénine serait-il de retour ?
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