Hors-série "Platon"
Alain Badiou : vivre sous l’emblème des idées
Alain Badiou en 2016. © Vincent Muller/Opale/Leemage
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Cet article est issu du Hors-série n°n°45 de Philosophie magazine « Platon. Comment sortir de la caverne ? », en kiosque le 11 juin 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Contre le relativisme ambiant et les nouveaux sophistes, Platon est, plus que jamais, le philosophe qu’il nous faut : c’est la conviction d’Alain Badiou, « hégélo-platonicien » et l’un des rares penseurs contemporains à oser parler d’universalité. Pour lui comme pour le père de la philosophie, la seule vie digne d’être vécue est la vie placée sous le signe d’une vérité.
Vous avez intitulé un volume de votre séminaire Pour aujourd’hui : Platon. Qu’est-ce qui rend Platon si actuel à vos yeux, 2 500 ans après sa mort ?
Alain Badiou : Il y a une raison négative assez claire : comme à Athènes du temps de Platon, ce qui domine la scène intellectuelle est une conception « molle », descriptive, au jour le jour, des responsabilités de la pensée, pour ne rien dire de la philosophie. On a appelé « nouveaux philosophes » des gens dont l’identité était en fait strictement idéologique : farouche hostilité au communisme, ralliement inconditionnel à l’Occident capitaliste et impérial, et valeur absolue de la « liberté d’opinion ». Une conception journalistique – pardonnez-moi cette comparaison ! – de la philosophie. Eh bien, tout cela évoque irrésistiblement ceux qu’on appelait à Athènes les « sophistes », qui sont les ennemis privilégiés de la philosophie au sens de Platon. Pour lutter contre cet opportunisme libéral, revenir à Platon me semble donc une démarche évidente.
Pour lutter contre le relativisme ambiant, également ? Platon nous invite à retrouver l’universel ?
Exactement. Je crois d’ailleurs que s’il n’existe nulle vérité universelle, ce n’est pas la peine de parler de philosophie, le mot « idéologie » suffit. Il est d’ailleurs presque amusant que, croyant justifier leur anticommunisme, nos nouveaux philosophes, au demeurant ni philosophes, ni nouveaux, aient lancé le thème de « la fin des idéologies ». Mais s’il y a une idéologie, de surcroît dominante, dans nos pays, disons dans tout l’Occident « démocratique », c’est bien le relativisme libéral, auquel ils se ralliaient avec enthousiasme ! Un des gestes constitutifs du platonisme est précisément de penser ce que c’est qu’une idéologie, en tant qu’elle organise les opinions dominantes dans la cité. C’est du reste la raison pour laquelle tout platonicien doit entreprendre une critique philosophique de la démocratie électorale, telle qu’elle existait à Athènes, et telle qu’elle existe chez nous.
“S’il n’existe nulle vérité universelle, ce n’est pas la peine de parler de philosophie, le mot ‘idéologie’ suffit”
Comme Platon, vous accordez une grande place aux mathématiques. Pourquoi ?
La philosophie commence à exister si, lorsque quelqu’un énonce quelque chose comme relevant du vrai, ou plus généralement comme ayant une valeur normative, on exige que ce quelqu’un, quel qu’il soit, défende cette prétendue valeur dans une discussion publique et rationnelle (on reconnaît là les « dialogues » de Platon). Ou encore : la qualité sociale de celui qui parle, qu’il soit Prêtre, Roi, Prophète ou mendiant, ou même Dieu, ne doit jamais entrer en ligne de compte. Ce qui valide les énoncés de quiconque prend la parole, ce sont les preuves qu’il est en état de fournir à l’appui de ses dires. La philosophie, en ce sens, est la destitution de toute parole sacrée ou de toute valeur accordée aux pouvoirs existants. Or, les mathématiques sont évidemment le parfait modèle de cette destitution : seule la preuve, dans l’espace d’une logique bien définie, commande l’acceptation d’un énoncé. C’est bien pourquoi, comme Spinoza le répète, sans les mathématiques, l’homme serait resté ignorant, asservi aux légendes religieuses. Et quant à Platon, il exigeait de celui qui prétend diriger la Cité qu’il fasse d’abord dix ans d’études mathématiques, y compris très difficiles !