Apprendre à penser

02_La voie de l’autre : « Les humanistes préfèrent la conversation libre »

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Cet article est issu du numéro 52 de Philosophie magazine « 52 - septembre 2011 », en kiosque le 25 août 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Rompant avec les débats formels et nécrosés de la scolastique médiévale, la Renaissance s’amorce par la réinvention du dialogue. Souvent poétique, celui-ci renoue avec la pensée vive, ainsi que le montre Jean-Christophe Saladin.

En rupture avec les débats fermés de la scolastique médiévale, les humanistes renouent à la Renaissance avec la tradition antique du dialogue et inventent la conversation libre. Quelle en est l’originalité ? 

La culture classique européenne est fille d’une révolution dans la langue et la pensée portée par les humanistes. À la fin du XIV e siècle, ils écrivent dans un monde intellectuel encore dominé par des débats scolastiques très formels. Ces derniers sont alors non seulement au goût de l’époque, mais sont aussi un passage obligé sur lequel se joue alors une carrière. Parmi eux, les débats « quolibétiques » particulièrement réputés, offrent l’occasion de poser n’importe quelle question à l’orateur. Si ce dernier ne parvient pas à s’en sortir honorablement, il est discrédité publiquement. Ces joutes oratoires épousent une logique aristotélicienne très réglée dans ses techniques, sans choix d’argumentation, formulée dans un style aride. Les humanistes détestent ce formalisme et lui préfèrent la « conversation libre », sur le modèle des auteurs de l’Antiquité, comme Platon et Cicéron. Ils partagent avec les Anciens la croyance que la vérité émerge de l’échange et se sont illustrés en composant de nombreux dialogues, notamment à l’usage des étudiants des collèges. L’une des clés de la forme dialoguée, et notamment du dialogue poétique, est que chaque interlocuteur ignore ce que l’autre rétorquera ; on procédera par association d’idées ou par métaphore. Platon le premier a montré les vertus de cette méthode d’un dialogue tissé d’enchaînements logiques et d’images poétiques, qui mène, à force de questions, l’interlocuteur à accoucher de la vérité. Il s’agit de la maïeutique. Mais les humanistes y ajoutent l’attention à l’élégance de la langue. Ce faisant, Pétraque, Lorenzo Valla ou Érasme, pour ne citer que les plus célèbres, combattent le cadre étroit du latin scolastique, porté par l’emploi d’une langue univoque, dans laquelle coïncideraient parfaitement un concept, un mot et une chose. La scolastique est d’une richesse métaphysique invraisemblable, sans doute, mais reste d’une aridité absolue. Il n’est qu’à lire la Somme théologique de Thomas d’Aquin… Or pour les humanistes, une langue univoque est un signe d’indigence de la pensée. Depuis Pétrarque, ils véhiculent l’idée de la « barbarie de la langue scolastique ». A contrario, leurs « conversations familières » se fondent sur le modèle des dialogues philosophiques et satiriques, de Socrate et Lucien notamment, qui s’approchent de la vérité par l’expérience de la « conférence », mêlant conversations et controverses. Montaigne précisera : « Si je confère avec une âme forte, et un rude jouteur, il me presse les flancs, me pique à gauche et à droite : ses imaginations élancent les miennes. »

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