1. Le retour de la guerre

Temps de lecture : 6 min

1. Le retour de la guerre

© Michel Eltchaninoff

Cet article est réservé aux abonnés.

Ce qui s’est passé ici ressemble d’abord à une erreur d’adresse. C’est presque irréel, et les habitants n’en reviennent pas. Pourquoi à Odessa ? Cette grosse ville méridionale se sent très loin des bulbes dorés de la capitale ukrainienne, des cafés européens de Lviv ou des avenues staliniennes de Donetsk. Ici on parle plutôt le russe, mais un russe particulier, tout imprégné des tournures yiddish. Avant de regarder vers Kiev ou Moscou, on contemple la Mer Noire. On parle fort dans les bus, on fait des affaires, on boit du vin géorgien et la jeunesse, l’été, danse sur les plages. Tout le monde connaît tout le monde. C’est pourtant ici, loin du conflit entre l’Ouest ukrainophone et le Donbass russophone, sans tanks ni paramilitaires, que des citadins en ont tué d’autres. Un défilé de supporters de football et de militants pro-européens, le vendredi 2 mai, a été attaqué par deux cents à trois cents pro-russes casqués et armés. Des coups de feu ont été tirés, d’abord par les pro-russes apparemment, et plusieurs personnes sont mortes en plein cœur de la cité. Les pro-européens ont alors poursuivi leurs ennemis jusqu'à leur camp de tentes, un peu excentré. Ils y ont mis le feu puis ont assiégé la Maison des syndicats voisine où certains pro-russes s’étaient réfugiés. Là encore, il y a eu des tirs et des jets de cocktails Molotov. Le bâtiment a pris feu. Certaines personnes se sont jetées par les fenêtres pour échapper aux flammes. D’autres ont essayé de sortir. Certains assaillants ont tenté de sauver leurs ennemis piégés dans le bâtiment en flammes ; d’autres, au contraire, ont roué de coups des gens à terre, asphyxiés ou brûlés. Le bilan s’élève à 48 morts, dont sept femmes et un mineur. Il y a eu plus de 200 blessés. L’information, en plein pont du 1er Mai, est passée presque inaperçue en France. Tout a été filmé pendant et après la tragédie. Les bandes les plus insoutenables circulent sur internet. Mais aucun Eisenstein n’a donné sens à cet événement. D’ailleurs, personne n’est d’accord sur les responsabilités. Même le déroulement des faits prête à discussion. C’est dans cette ambiance de choc, de peur et d’incompréhension mutuelle que je suis venu passer trois jours à Odessa.

Cet article est réservé aux abonnés