Journal de bord

5 mai 2002

Temps de lecture : 8 min

5 mai 2002

© Gérard Dubois pour PM

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Cet article est issu du numéro 11 de Philosophie magazine « 11 - été 2007 », en kiosque le 05 juillet 2007. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Une nouvelle de Arnaud Cathrine

Ils restent toujours un moment sur le quai. Je les vois distinctement. Eux non. Mon père s’approche et colle son visage à la vitre. Il sourit puis recule d’un pas. Ma mère guette le chef de gare. J’ai une minute pour les regarder tous les deux. Une minute pour me faire croire qu’il s’agit là d’un départ ordinaire, au lieu de reconnaître que je pars chaque fois pour toujours. J’ai 28 ans et ça fait un moment que je repars de chez eux chaque fois pour toujours.

Rewind. J’ai pris le train à la gare de Lyon hier en fin de matinée. J’ai arpenté deux ou trois wagons, cherchant Serge des yeux. Serge est né à Cosne lui aussi. Ses parents vivent non loin de là. On s’est raconté ça, un soir. On était tous les deux paumés dans une soirée littéraire qui, à vrai dire, n’était pas littéraire du tout. J’avais lu quelques livres de Serge et il m’a semblé assez vite reconnaître ce curieux sourire qui court vers vous et puis fait machine arrière brusquement, laissant place à un regard songeur ; comme les points de suspension que notre pudeur ou notre tristesse exige que nous jetions au milieu de certaines phrases. Serge et ses livres ont ce sourire-là, je crois ; en tout cas, c’est ce que j’ai lu sur son visage lorsqu’il m’a parlé de Cosne. On s’est raconté peu de choses ce soir-là. Ce n’était pas réellement la peine. « Pareil ! » comme disent les enfants. Oui, pareil, lui et moi, cette petite ville où nous revenons avec parcimonie voir nos parents, pareil, la solitude de celui qui est parti, pareil, venir se casser les dents sur tout ce qui a disparu et flotte partout, le rituel de la veillée, infiniment renouvelé à chaque venue, soupeser nos fantômes, notre fantôme, on pourrait s’éviter ça, mais on revient quand même, il y a les parents, ils sont vivants eux au moins, contrairement à nous. Que voulez-vous ? Je ne sais pas. Et Serge, que veut-il ?

Je ne l’ai pas trouvé. De toute façon, je ne trouve jamais Serge dans ce train. Et lui non plus ne me trouve pas, dois-je croire. Quand nous nous voyons, nous nous racontons les mêmes -choses : « Je t’ai cherché l’autre fois dans le corail. » Ou encore : « J’étais à Cosne le week-end dernier, j’ai pensé à toi. » On se voit rarement, Serge et moi, mais on s’envoie des pensées. On se raconte nos pensées a posteriori.

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