Adèle Van Reeth : “Emerson m’a montré que la solitude pouvait être créatrice”
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Cet article est issu du numéro 126 de Philosophie magazine « Qu’est-ce qu’une saine colère ? », en kiosque le 10 janvier 2019. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Votre vie, le monde, les autres… Tout vous paraît absurde… Plutôt que de succomber à l’angoisse, pourquoi ne pas découvrir Emerson, conseille Adèle Van Reeth. Pour elle, le philosophe américain, en plaçant l’individu au cœur de sa pensée, invite à se réconcilier avec la part tragique de notre existence.
« C’est lors d’un séjour à l’Université de Chicago en 2006 que j’ai découvert la philosophie d’Emerson. L’année précédente, j’avais intégré l’École normale supérieure de Lyon, où je m’étais plutôt ennuyée. Après trois ans de classe préparatoire, j’étais en demande d’une autre manière de faire de la philosophie, j’aspirais à autre chose. L’un des premiers cours auxquels j’ai assisté aux États-Unis était consacré au perfectionnisme moral et à Emerson, dont je n’avais jamais entendu parler. C’était l’automne, les couleurs étaient magnifiques, et nous avions cours dans ces amphithéâtres néogothiques si typiques de l’Université de Chicago. Le professeur s’appelait Arnold Davidson, un homme qui portait souvent autour du cou l’écharpe de l’équipe de foot de Florence où il enseignait également. Pour la première fois, j’entendais un professeur de philosophie s’affranchir de ce qui ressemblait en France à des passages obligés : le jargon, les concepts, la hiérarchie entre le professeur et l’élève… Davidson nous expliquait que ce qui intéresse Emerson, c’est la certitude d’un fossé qui se creuse entre nous et le monde, et cette idée, qu’il développe surtout dans Expérience, m’a immédiatement parlé.
Emerson mettait des mots sur une inquiétude que je sentais empiriquement sans jamais me l’être formulée : comment puis-je m’assurer que mon rapport aux autres et au monde est bien réel ? Il ne s’agit pas d’une question rhétorique mais d’un scepticisme vécu. J’avais bien évidemment étudié Descartes auparavant, mais il se situe à l’inverse du scepticisme que je ressens, puisqu’il s’agit, dans son cas, d’un scepticisme méthodique. Le doute est pour lui un exercice de pensée, non pas une angoisse existentielle qui le traverse de fond en comble, avec laquelle il est né et essaye de composer. Lorsqu’il entreprend de remettre en question la connaissance humaine et l’existence du monde, ce qui l’obsède est la recherche de la vérité. Celle-ci est-elle accessible à ma pensée ? De la réponse à cette question dépend la légitimité de la réflexion philosophique, l’enjeu est énorme. Mais Descartes possède un joker bien commode, Dieu, nécessaire pour fonder en retour sa propre pensée. À l’inverse, je ne suis pas obsédée par la vérité (j’en ai fait mon deuil depuis bien longtemps) et je ne crois pas du tout en un joker qui viendrait justifier notre existence. J’ai trop conscience du caractère absurde de l’existence : nous n’avons pas demandé à naître, le monde n’est pas là pour nous faire plaisir, et nous allons tous mourir. Toute la philosophie part de ce constat. Aucun sens n’est pré-donné : une fois que l’on accepte ce fait initial, soit l’on s’accommode de l’absence totale de sens à l’existence, soit l’on essaye d’en créer un. Ce choix est à l’origine de notre manière d’être au monde. »
Ne jamais imiter, toujours s’inspirer
« Dans Expérience, Emerson se demande si le monde n’est rien d’autre qu’une idée qu’il se fait, ce qui le conduit à mettre radicalement en doute son existence. Si la nature n’est rien d’autre qu’une idée dans sa tête, rien ne prouve que quelque chose existe réellement, peut-être que le monde n’est qu’une idée. C’est là que se trouve le fond tragique de la pensée d’Emerson, et rien de ce qu’il tente, méthodiquement, théoriquement, ou pratiquement, ne peut résoudre cette question. Rien ne peut le rassurer quant à l’existence de quelque chose en dehors de lui. Il ne nomme jamais les choses aussi clairement, car son écriture, dans ce texte, est littéraire et non conceptuelle. Mais j’identifie dans sa pensée un manque irrémédiable qui l’accompagne quotidiennement et définit l’existence elle-même. C’est ce que j’appelle le tragique : l’impossibilité de conjurer une perte et l’inaccessibilité d’un socle sur lequel s’ancrer fermement.