André Comte-Sponville: “Seul le présent existe”

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Cet article est issu du numéro 60 de Philosophie magazine « 60 - juin 2012 », en kiosque le 28 juin 2012. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Ses essais lui ont assuré une notoriété qui va bien au-delà du rayonnement habituel de la philosophie. Qu’il parle de sexe, de vérité ou du capitalisme, cet apôtre d’une spiritualité athée sait se jouer des paradoxes pour nous ouvrir sans dogmatisme aux ressources de l’instant. Entretien avec un sage en action.

Cet après-midi, les petits-enfants, en vacances, d’André Comte-Sponville ont investi son appartement. Et puisqu’il se méfie des cafés, trop bruyants, le philosophe propose de passer au calme dans sa chambre de bonne. Nous nous faufilons donc, chargés de deux tasses de café et d’une bouteille d’eau, à travers les couloirs étroits du dernier étage de l’immeuble parisien où il réside pour rejoindre son « bureau d’appoint » aux allures de mansarde d’étudiant. Alors que nous sommes assis sur nos chaises en plastique et que je compulse ma liste de questions, il m’interrompt d’une voix douce mais ferme : « Buvez votre café pendant qu’il est encore chaud. » L’admirateur d’Alain cultive à l’évidence les manières de l’ancienne école : celles des « hussards noirs » bienveillants et autoritaires de la IIIe République. De fait, c’est bien le succès inattendu – plus de 300 000 exemplaires écoulés – de son Petit Traité des grandes vertus qui a sonné le signal d’un retour de la philosophie dans le débat démocratique à une époque, en 1995, où la sociologie, l’histoire ou la psychanalyse étaient bien plus volontiers convoquées au chevet de la société. Et puisque le succès du philosophe ne s’est jamais démenti, il a pu délaisser ostensiblement les polémiques intellectuelles et donner des conférences aux quatre coins de la France sur l’éthique, la politique ou la spiritualité. Au prix de grands écarts ? C’est que, jadis militant d’extrême gauche, il affirme aujourd’hui que le capitalisme n’est pas vraiment immoral – ni non plus moral d’ailleurs. Ex-professeur à la Sorbonne, il s’entend à composer en direction du grand public des essais à la pédagogie patiente et au verbe tonique. Athée convaincu – à l’instar de son ami Michel Onfray –, il n’en aime pas moins à citer les paroles du Christ – à l’instar de son ami Luc Ferry. Bref, il s’affirme « matérialiste » – tendance Épicure, Spinoza, Freud et Marx –, mais « non dogmatique » : il doit à Montaigne et à Pascal, dit-il d’avoir compris que « la philosophie elle-même a ses limites ». Il n’y a pas de contradiction dans la pensée de Comte-Sponville mais seulement d’indépassables paradoxes. Une métaphysique de funambule dont le centre de gravité serait le « gai désespoir » : là où la désillusion nous éveille à une vie véritablement vécue au présent. C’est ainsi qu’il pose les jalons d’une sagesse contemporaine : jamais en repos ni jamais agitée, mais ouverte sur les ressources de l’instant. J’avale donc ma première gorgée de café.

 

Le goût de la philosophie vous est-il venu tôt ?

André Comte-Sponville : Mon rêve d’enfant et d’adolescent était de devenir écrivain, donc romancier, puisque ce sont des romans qu’on lit à cet âge. Même si déjà j’avais un faible pour les romans à fort contenu de pensée, comme Les Thibault, de Roger Martin du Gard. Mais, en la découvrant en classe de terminale, j’ai trouvé la philosophie beaucoup plus intéressante que la littérature, et sans doute plus conforme à mes dons éventuels : j’ai toujours manqué d’imagination et, avec le temps, j’ai de moins en moins de goût pour la fiction. Surtout, ce que j’écrivais en littérature était d’une infinie tristesse, tandis que ce que j’écrivais en philosophie était plutôt tonique. Je suis allé du côté où il y avait de la lumière.

 

À Normale sup’, vous avez notamment eu Louis Althusser comme professeur. A-t-il compté dans votre trajectoire intellectuelle ?

Beaucoup ! C’était un homme merveilleux, qui fut mon maître et mon ami. Après qu’il a étranglé sa femme dans un acte de démence, en 1980, je lui ai écrit et nous nous sommes beaucoup vus jusqu’à sa mort. Il m’a enseigné une exigence de clarté, de précision, de rigueur, et plus encore de lucidité parfois douloureuse. Vers la fin de sa vie, il écrit cette phrase que j’ai faite mienne : « Le matérialisme, c’est ne pas se raconter d’histoires. » La vérité n’est pas là pour nous faire plaisir. Surtout, lui qui, comme moi, militait au parti communiste dans les années 1970, dans l’espoir – vain – de le transformer de l’intérieur, m’a aidé à prendre acte de l’échec non seulement historique mais intellectuel du marxisme. L’œuvre d’Althusser débouche finalement sur une forme d’impasse ou de peau de chagrin théorique, où la philosophie n’est plus que « lutte de classe dans la théorie ». Cela me paraissait extrêmement réducteur. D’autant que, jeune professeur, je redécouvrais les textes d’Épicure, de Descartes et de Spinoza, et trouvais cela bien plus intéressant que Marx ! Un jour, je lui ai dit : « Tu nous as appris à lire Spinoza à la lumière de Marx ; aujourd’hui, j’essaie plutôt de lire Marx à la lumière de Spinoza. » Althusser a hoché la tête puis m’a répondu : « J’en suis arrivé à la même conclusion. »

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