Divergences

Apéros virtuels : trinquons (ou pas) avec les “classiques”

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Apéros virtuels : trinquons (ou pas) avec les “classiques”

© Séverine Scaglia

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Cet article est issu du numéro 139 de Philosophie magazine « 139 - juin 2020 », en kiosque le 13 mai 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

À l’heure du confinement, c’est devenu un rituel pour nombre d’entre nous. En début de soirée, on se connecte pour un apéro virtuel entre amis ou en famille. Qu’en auraient pensé les penseurs classiques, au regard de leur conception de l’amitié ?

Pour se faire une bulle d’amis

_Épicure (341-270 av. J.-C.)

Sur l’écran, des visages familiers et souriants : même à distance, une communauté se (re)crée, et c’est comme une bulle salvatrice dans les tourments du présent. Épicure aussi désirait se protéger du chaos du monde : pour héberger son école, le Jardin, il avait choisi un lieu clos, séparé par de hauts murs de l’agitation d’Athènes. Dans cet espace en retrait, l’amitié est placée bien plus haut que l’amour pour parvenir au bonheur : « Parmi les choses dont la sagesse se munit pour la félicité de la vie tout entière, de beaucoup la plus importante est l’amitié » (Sentences vaticanes). Pour Épicure, celle-ci outrepasse la logique de l’intérêt individuel et repose sur un lien de confiance et de franchise totales. Surtout, « la sécurité dans l’amitié […] est complète au plus haut degré », énoncent les Maximales capitales. Nos amis sont là pour nous rassurer, nous secourir le cas échéant – Épicure vient du grec epikouros, « celui qui secourt »… Ils nous permettent d’éteindre nos craintes et d’atteindre l’ataraxie, l’absence de trouble de l’âme, qui est une condition de la vie bienheureuse. Petite précision avant de déboucher les bouteilles : tout sauf hédoniste dans le sens actuel du terme, Épicure prône un mode de vie plutôt austère, où l’eau claire sera toujours préférée au vin ; et, pour lui, deviser avec ses amis revient essentiellement à philosopher… Pourquoi pas, après tout ? On a tout le temps. 

 

Pour partager un moment d’intimité

_Michel de Montaigne (1533-1592)

Partager un moment d’intimité amicale, oui, mais pas avec n’importe qui. Si au lieu d’un tchat collectif qui risque de virer à la cacophonie, vous préférez un tête-à-tête avec quelqu’un de spécial à vos yeux, alors Montaigne est fait pour vous. N’est-ce pas lui qui a si magnifiquement célébré son amitié avec Étienne de La Boétie (1530-1563) – une « divine liaison » entamée vers 1558 et interrompue avec la mort soudaine de l’auteur du Discours de la servitude volontaire ? Montaigne ne se remettra jamais tout à fait de ce deuil déchirant, comparant sa vie à « une nuit obscure et ennuyeuse »… Dans ses Essais, après avoir distingué l’amitié de la relation familiale ou érotique (on ne choisit pas sa famille, son ami, si ; le désir est éphémère, mais l’amitié durable), il cerne les contours de la vraie, de la « parfaite amitié », marquée par une connivence de tous les instants. Reprenant une formule d’Aristote, Montaigne fait de l’ami véritable un alter ego, un « autre soi-même ». Mais il va encore plus loin : l’amitié avec La Boétie aura été placée sous le signe d’une fusion presque amoureuse : « Nous étions à moitié de tout », « chacun se donne si entier à son ami, qu’il ne lui reste rien à départir [distribuer] ailleurs ». Sans cette relation « indivisible », exclusive, ma personne est comme amputée. D’où la nécessité impérieuse de parler encore et encore à l’élu(e), pour continuer à exister dans les temps de séparation forcée. « Parce que c’était lui, parce que c’était moi », résume fameusement Montaigne ; on peut s’en souvenir au moment de trinquer : parce que c’est toi, parce que c’est moi. Qui commence ? 

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