Littérature
“Ulysse” de Joyce, une joyeuse odyssée des corps
James Joyce en 1915, jouant de la guitare à Zurich (Suisse). © C. Ruf/Wikimedia Commons
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Le classique de la littérature anglophone Ulysse, écrit par James Joyce, fête ses cent ans. De Derrida à Martha Nussbaum, nombreux sont les philosophes qui ont été séduits, voire fascinés, par cette œuvre monumentale et déboussolante. Retour sur un classique inclassable.
Le 2 février 1922, James Joyce s’offre un beau cadeau pour ses quarante ans : la publication de la première édition de son roman Ulysse. Pas dans son Irlande natale, ni au Royaume-Uni, ni aux États-Unis, où la publication en feuilleton d’un épisode, « Nausicaa », dans lequel le personnage principal du roman, Leopold Bloom, se masturbe devant une jeune fille sur une grève de Dublin, a déclenché l’année précédente des poursuites pour obscénité. Mais à Paris, où Shakespeare and Company, une librairie anglophone du quartier de l’Odéon dirigée par une jeune Américaine, Sylvia Beach, a proposé à l’écrivain, installé dans la capitale, d’éditer ce livre au parfum sulfureux.
Proliférant, protéiforme, délirant et, selon ses détracteurs, difforme, Ulysse raconte en plus de sept cents pages une seule journée de la vie de son protagoniste, le 16 juin 1904. Chacun des dix-huit épisodes du livre, qui ne compte pas de chapitres distingués comme tels, détourne un passage de L’Odyssée d’Homère et transfigure un jour parmi d’autres en ironique épopée, en parcourant toute la gamme des procédés stylistiques : pièce de théâtre, roman à l’eau de rose, récit médiéval, monologue en « courant de conscience », questions-réponses…
Un livre célébré par les philosophes
Ce livre se révèle si riche qu’il ne pouvait qu’intéresser les philosophes, comme Jacques Derrida, qui y vit « la plus gigantesque tentative jamais entreprise de rassembler en une seule œuvre [...] l’intégralité présumée, non seulement d’une culture mais d’un certain nombre de cultures, de langues, de littératures, de religions ». Livre si riche qu’il ne pouvait que les intimider, aussi. Dans un récent ouvrage collectif qu’il a dirigé, Joyce’s “Ulysses”. Philosophical Perspectives (« “Ulysse” de Joyce. Perspectives philosophiques », non traduit, Oxford University Press, 2020), le philosophe Philip Kitcher note que relativement peu de ses confrères anglophones s’y sont risqués.
Parmi ceux et celles-ci, la plus connue est sans doute l’Américaine Martha C. Nussbaum, connue notamment pour sa philosophie des émotions [lire notre article] et qui parsème ses travaux de références à Ulysse, de textes et de livres publiés dans les années 1990 jusqu’à un article publié cet hiver dans la revue Liberties.
Ulysse a longtemps été un objet de scandale. Aux États-Unis, les exemplaires qui y parvenaient en contrebande furent, pendant une décennie, brûlés par la Poste, jusqu’à ce qu’un tribunal, dans une décision intitulée United States v. One Book Called “Ulysses”, juge infondée l’accusation d’obscénité. Dans « The Transfiguration of Everyday Life » (« La transfiguration de la vie quotidienne »), un chapitre de son ouvrage Upheavals of Thought. The Intelligence of Emotions (« Les Bouleversements de la pensée. L’intelligence des émotions », non traduit, Cambridge University Press, 2001) prolongeant ses travaux de la décennie précédente, Nussbaum cite ainsi le jugement d’un critique américain, selon qui il s’agit « du livre le plus scandaleusement obscène de l’histoire de la littérature, ancienne ou moderne. [...] Il charrie tous les égouts secrets du vice dans son flot de pensées inimaginables, d’images et de mots pornographiques ». L’un des premiers épisodes du livre évoque l’appétit de Leopold Bloom pour « les rognons de mouton au gril qui flattaient ses papilles gustatives d’une belle saveur au léger parfum d’urine » avant de nous offrir un descriptif détaillé de sa visite matinale aux toilettes. Quelques centaines de pages plus loin, le roman se conclut dans le lit conjugal, sous des draps tachés du sperme d’une relation adultère avouée au lecteur par sa femme : « Je ne le lui cacherai pas que si c’est ça qu’il voulait que sa femme s’est fait enfiler oui et comment jusqu’à en crever presque et pas par lui 5 ou 6 fois sans débrider. »