Théâtre
James Joyce/Anouk Grinberg : de l’ordre dans le foutoir métaphysique du monde
Anouk Grinberg dans Molly Bloom © Pascal Victor / Artcomart
Ulysse, le roman de James Joyce touche à sa fin. Au terme de la longue journée dublinoise brossée dans cette folle « cathédrale de prose », il est deux heures du matin et le personnage de Molly Bloom s’engage dans un ultime monologue. Ce flot torrentiel sans ponctuation charrie un tourbillon de désirs et de souvenirs, une kyrielle d’images.
Anouk Grinberg s’empare de cette « dégelée de mots » sur la scène des Bouffes du Nord. Elle restitue dans la peau de Molly Bloom les brillances de Joyce, elle entonne cette « houle de mot » et pilote ces embardées du discours avec une nonchalance heureuse, une sage profondeur.
Remontant le flux de sa conscience, Molly Bloom, tantôt triviale, tantôt lyrique, jouit de la langue. Elle s’aventure sur les sentiers de la mémoire jusqu’à se ressouvenir de son mariage et de ce « oui », accordé il y a seize ans à son époux, Leopold Bloom… qu’elle vient de tromper pour la première fois.
« Le discours progressivement prend corps, faisant s’acoquiner les désirs avec la réalité »
Entamé dans une semi-pénombre et à peine audible, le discours progressivement prend corps, faisant s’acoquiner les désirs avec la réalité, les fantasmes avec les regrets, les visions de la nuit avec l’avenir : « Molly a trompé son mari, elle s’est trompé aussi, mais la boue peu à peu se dépose, des écailles tombent et ne subsistera plus, au bout de la nuit, qu’un goût de vivre enfin sans limites. L’amour, dans son sens le plus élargi et ouvert, l’amour qui embrasse tout est peut-être le fin mot de l’histoire, l’évidence immense et discrète que le scandale de ce texte abrite », écrit Jean Torrent, qui signe l’adaptation du texte pour le théâtre (adaptation rendue possible depuis que les écrits de Joyce sont passés dans le domaine public, en janvier 2012, échappant enfin à l’emprise de son unique ayant droit).
La fantaisie joycienne a fasciné Carl Gustav Jung ou Jacques Lacan, mais également un proche du psychiatre français, écrivain lui aussi sans ponctuation : Philippe Sollers. Il écrit dans Discours parfait (Gallimard): « On a beaucoup répété qu’Ulysse était illisible et, par conséquent, les commentaires insistent sur les questions formelles. “Joyce a voulu dérégler le langage”, entend-on. Mais pas du tout : il a voulu au contraire le régler autrement, à la mesure d’un monde en plein dérèglement (ça continue de plus belle). Il y a quelque chose de pourri du côté de l’anglais, de l’Irlande, de la civilisation occidentale, de la métaphysique, de l’espace, du temps, de la religion, des objets, des hommes, des femmes. Joyce a simplement voulu faire le ménage dans ce foutoir. Le résultat est explosif, mais toujours très clair […]. C’est le sens d’Ulysse qui fait question, pas les mots pour le dire. »
Anouk Grinberg, elle, trouve le ton juste pour exprimer ce monde déréglé, brillamment diagnostiqué par Joyce, en belle ordonnatrice de ce foutoir métaphysique.