Les “Fables” de La Fontaine vues par Michel Serres
“Les Compagnons d’Ulysse” : l’homme, une bête parmi les bêtes
“Ulysse et Circé”, fresque de Pellegrino Tibaldi (ou Tibaldo) dit Il Pellegrini (1530-1596), peinte vers 1554. Palazzo Poggi Bologne © Ravenna/Leemage
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Michel Serres projetait de consacrer un grand ouvrage aux Fables de La Fontaine. Sa mort en 2019 l’en aura empêché. Les éditions Le Pommier ont toutefois pu rassembler les textes qu’il avait consacrés à l’auteur du XVIIe siècle, à partir des notes trouvées dans son ordinateur, et en faire un livre posthume, La Fontaine (Le Pommier, 2021). Nous vous proposons une première lecture du fabuliste par le philosophe : Les Compagnons d’Ulysse, fable où des humains changés en bête refusent de reprendre leur forme originelle.
Michel Serres lit dans les Fables le Grand Récit de l’hominisation, qu’il résume ainsi : comment les bêtes sont-elles devenues des humains ? S’il est un plan général des Fables de La Fontaine, c’est celui-ci : elles « décrivent et prévoient l’évolution » Dès lors, si les animaux parlent chez La Fontaine, ce n’est pas tant par un anthropomorphisme naïf et désuet, mais parce qu’ils sont les témoins de ce que furent les hommes avant qu’ils n’acquièrent la parole : des bêtes parmi les bêtes.
“Qui a chance de naître homme meurt souvent insecte sec ou pieuvre grippe-sou ; chacun crève de sa propre bête”
Mais Les Compagnons d’Ulysse, qui ouvre le dernier livre du fablier de La Fontaine, inverse le mouvement. Les Fables commencent par des animaux sauvages (fourmi, cigale…) pour finir par des hommes… mais par des hommes qui préfèrent rester Lion, Ours, Loup… et qui forment le bestiaire des fables précédentes : « Nous redescendons à l’aise l’arbre des espèces d’où nous émergeâmes difficilement, note Serres. Qui a chance de naître homme meurt souvent insecte sec ou pieuvre grippe-sou ; chacun crève de sa propre bête. » Les Compagnons d’Ulysse est la « fable-souche » de ce programme inversé, et le constat pessimiste et amer d’un « échec de la métamorphose ».