Analyse
Après la mort de Habermas, une longue guerre d’héritage en vue
Jürgen Habermas dans sa maison de Starnberg, en Allemagne, en août 1981. © Roland Witschel / dpa Picture-Alliance via AFP
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Après la mort de Hegel, ses partisans s’étaient divisés en deux camps : les hégéliens conservateurs et les marxistes. La même chose est-elle en train de se produire avec Jürgen Habermas ? Moritz Rudolph, fin connaisseur de l’œuvre du philosophe allemand récemment disparu, analyse cette querelle d’héritage.
Chaque fois qu’un grand personnage meurt, un débat éclate autour de son héritage. C’est le cas pour les rois, les artistes et les philosophes. Lorsque Hegel mourut en 1831, la communauté se scinda entre hégéliens de gauche et de droite : d’un côté, les défenseurs de l’ordre établi, de l’État prussien et d’une histoire supposément parvenue à son terme ; de l’autre, ceux qui pensaient que quelque chose restait encore à venir, et dont seront issus plus tard les marxistes.
Il pourrait bien se produire aujourd’hui quelque chose de similaire avec l’héritage de Jürgen Habermas, le « Hegel de la République fédérale », disparu le 14 mars, qui laisse derrière lui une œuvre presque inépuisable, dont son ami Alexander Kluge affirme que nous n’en avons exploré que 10%. Le reste est encore à découvrir – et devrait faire l’objet de nombreux conflits d’interprétation.
Le philosophe de l’entente ?
Ce que nous savons jusqu’à présent peut se résumer ainsi : Jürgen Habermas est le philosophe de l’entente, celui qui s’est demandé comment des décisions raisonnables pouvaient être prises alors que le capital, la technique, la bureaucratie, la géopolitique, l’idéologie et les affects agissent à rebours et affaiblissent la raison. Habermas cherchait la faille dans le déterminisme qui permettait, malgré la puissance écrasante des systèmes, de laisser agir, selon une formule célèbre, la « contrainte sans contrainte du meilleur argument ». L’être humain apparaît chez lui comme un être agissant au moyen du langage. Les hommes peuvent s’accorder raisonnablement s’ils s’assoient ensemble et discutent calmement d’une question – s’ils « délibèrent », selon l’expression de Habermas.
“Le corpus habermassien laisse place à des interprétations politiques que l’on peut répartir en trois grandes orientations : une de gauche, une libérale, une de droite”
Cette idée ne conduit aucunement à des conclusions univoques. Elle laisse place à des interprétations politiques que l’on peut répartir en trois grandes orientations : une de gauche, une libérale et (aux États-Unis du moins) une de droite. Son biographe, Stefan Müller-Dohm, peut par exemple être considéré comme un habermassien libéral mélancolique, qui souhaite préserver l’ordre existant, aussi fragile soit-il. Il écrit dans sa nécrologie :
“Habermas était parfaitement conscient, de manière très réaliste, que les philosophes ne peuvent pas changer le monde. Aujourd’hui, les philosophes doivent faire preuve de modestie et, à partir de cette attitude, contribuer à l’usage public de la raison. Habermas n’était pas un rêveur, mais un diagnosticien des conditions politiques réelles, qui, il est vrai, donnent peu de raisons d’être optimiste”
Stefan Müller-Dohm
Face à cette situation, la philosophie ne pourrait, selon Stefan Müller-Dohm, au mieux que « donner du courage ». La philosophie comme encouragement, comme pansement intellectuel ? Et Habermas comme réaliste endurci, qui se serait accommodé des maux du monde ?