Arendt vue d'ailleurs
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Cet article est issu du Hors-série n°66 de Philosophie magazine « Hannah Arendt. Comprendre, résister, espérer », en kiosque le 24 juillet 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
C’est contrainte par l’exil que Hannah Arendt a d’abord voyagé à travers le monde. Sa pensée a depuis parcouru le globe et elle est une ressource précieuse face aux grands défi s qui se dressent devant nous, notamment la montée des régimes répressifs. De l’Inde à l’Afrique du Sud en passant par le Brésil, la Pologne ou la Corée du Sud, sept experts racontent son impact chez eux.
INDE
Le spectre de l’apatridie
Par Niraja Gopal Jayal
Il y a quelques années, lorsque la politique indienne était imprégnée de discours sur les droits, l’intérêt pour Arendt était invariablement centré sur sa conception du droit d’avoir des droits. Aujourd’hui, sans doute en réponse à la tendance à l’autoritarisme rampant dans la démocratie indienne, cet intérêt s’est déplacé vers Les Origines du totalitarisme. À mon avis, l’idée du droit d’avoir des droits et la discussion plus large sur la citoyenneté et l’apatridie dans ce livre ont une grande résonance contemporaine en Inde.
Se référant au grand nombre de personnes privées de droits et sans abri, de migrants et de réfugiés à cause de la Seconde Guerre mondiale, Arendt avait souligné le manque de profondeur et de sens, la « nudité abstraite » du discours sur les droits de l’homme universels. À quoi servent les droits de l’homme universels s’ils ne sont pas disponibles pour les êtres humains lorsqu’ils en ont besoin ? Pour elle, comme il n’y a pas de droits sans appartenance à un État, l’apatridie équivaut à l’absence de droits, et la citoyenneté exprime le droit d’avoir des droits. Cette phrase résume les deux dimensions les plus importantes de la citoyenneté. La première signifie : c’est le statut juridique, condition-seuil qui seule permet d’avoir tout autre droit. La seconde, ce sont les droits spécifiques auxquels les citoyens, possédant ce statut juridique, peuvent prétendre.
Ces dernières années, différentes politiques – la loi de 2019 modifiant la loi sur la citoyenneté et les projets de registre national de la population et de registre national des citoyens (pensé comme un instrument pour identifier les immigrants illégaux) – signalent une diminution de l’idée fondatrice inclusive de la citoyenneté en Inde. Dans l’État d’Assam, à l’est du pays, où le registre national des citoyens a été achevé en 2019, la menace d’apatridie et d’expulsion pèse sur la tête de nombreux Indiens pauvres qui n’ont pas été en mesure de produire une preuve documentaire satisfaisante de leur citoyenneté. Le fait que ce spectre de l’apatridie ne hante que les musulmans signale une dissolution du principe constitutionnel fondateur de la citoyenneté universelle égale, qui cède la place à un régime de citoyenneté basé sur la foi. L’affaiblissement du premier « droit » de la formule arendtienne met en danger le deuxième terme, « les droits », auxquels la citoyenneté permet d’accéder.
Niraja Gopal Jayal est spécialiste indienne de science politique. Elle enseigne au King’s College de Londres et à la London School of Economics.
TURQUIE
Le désir totalitaire des masses
Par Cengiz Aktar
En page 28 du Système totalitaire, Arendt observe : « Ce serait une erreur encore plus grave d’oublier […] que les régimes totalitaires, tant qu’ils sont au pouvoir, et les dirigeants totalitaires, tant qu’ils sont en vie, reposent sur le soutien des masses. Ni Hitler ni Staline n’auraient pu accéder au pouvoir, survivre à de nombreuses crises intérieures et extérieures, et braver les nombreux dangers des luttes incessantes au sein du parti s’ils n’avaient bénéficié de la confiance des masses. » Aujourd’hui, quel que soit le qualificatif qu’on appose aux régimes non démocratiques contemporains, le soutien voire le désir, dans le sens de Wilhelm Reich, auteur de La Psychologie de masse du fascisme (1946), que les masses leur manifestent est primordial pour les déchiffrer. Un cas d’école est certainement la Turquie mais d’autres s’y qualifieraient aisément, à commencer par Israël, mais également la Russie et la Hongrie. Et peut-être bientôt les États-Unis… Tandis que l’analyse politique met ostensiblement l’accent sur les « hommes forts », c’est le coefficient « masses » de la théorie arendtienne qui semble décisif pour saisir ces dérives totalitaires. Donnant un sens aux phénomènes Erdoğan, Netanyahou, Orbán, Poutine et Trump et aux régimes qu’ils construisent brique par brique, le soutien des masses permet de cerner leurs fondements qui, quelles que soient les carences économiques, politiques, militaires ou morales graves, ne bougent qu’à peine.
En Turquie, par exemple, le régime bénéficie d’un appui populaire inégalé dans l’histoire de la république. Certes, des parallèles avec ses archétypes autoritaires, de l’ère ittihadiste ottomane (le mouvement des Jeunes-Turcs, 1908-1918) et de l’ère du parti unique du début de la république (1923-1946), subsistent. Mais quelque chose de différent s’est produit pour la première fois avec le soutien massif des masses, soutien qui manquait cruellement aux ittihadistes et aux kémalistes. Ce désir totalitaire est à considérer par et pour lui-même. À l’inverse de l’Allemagne et de la Russie du début du XXe siècle, la dérive totalitaire en Turquie, tout comme chez ses pairs, n’est pas engendrée par l’entremise de convulsions sociétales profondes. Elle émerge dans un pays considéré au début de ce siècle comme un modèle libéral à suivre dans la région, doté d’une économie prometteuse et mû d’ambitions européennes. On y a affaire à la fois au désir et au soutien des masses pour le totalitarisme.