Entretien

Hannah Arendt : sioniste oui, nationaliste non. Entretien avec Martine Leibovici

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Hannah Arendt : sioniste oui, nationaliste non. Entretien avec Martine Leibovici

Martine Leibovici. © Jean-Luc Bertini / Pasco and co

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Cet article est issu du Hors-série n°66 de Philosophie magazine « Hannah Arendt. Comprendre, résister, espérer », en kiosque le 24 juillet 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Nul ne saurait dire ce que Hannah Arendt aurait pensé de la situation à Gaza. Il n’y a pas de « kit d’interprétation arendtien » de l’actualité, explique Martine Leibovici. En revanche, on peut se servir de ce que dit Arendt de la responsabilité politique, y compris celle des opprimés.

 

Comment Hannah Arendt est-elle devenue sioniste ? 

Martine Leibovici : Arendt a commencé à se rapprocher de l’organisation sioniste dans l’Allemagne des années 1930 et continuera à travailler avec des groupes sionistes, l’Aliyah des jeunes en particulier, lors de son exil parisien. Contrairement à d’autres, elle était convaincue depuis 1931 que les nazis allaient arriver au pouvoir. Dans le contexte de la montée de l’antisémitisme de ces années-là, les sionistes prennent acte de l’échec de l’assimilation, c’est-à-dire des perspectives ouvertes par l’émancipation des Juifs qui pose en principe l’égalité des droits civiques et politiques. Celle-ci se présente comme une promesse d’intégration, accueillie souvent avec enthousiasme par les Juifs eux-mêmes, d’où un assimilationnisme répandu parmi eux, qui consistait à faire des efforts pour gommer toute visibilité en tant que Juifs tout en ne considérant l’antisémitisme que comme le résidu d’anciens préjugés voués à disparaître avec le progrès. Selon les sionistes, il y a là une automystification qui les empêche de prendre la mesure de la modernité politique de l’antisémitisme. Cette critique permet à Arendt de repérer une faille centrale à la problématique de l’émancipation : l’égalité étant accordée individu par individu, ce qui reste non symbolisé est le lien des Juifs entre eux, leur socialité, si ce n’est comme différence de religion. Ce lien persistait pourtant en dehors de la synagogue, mais on ne savait pas comment le nommer, ce qui lui donnait un caractère mystérieux, suscitant de la méfiance, voire de la haine. Ce qui importe pour Arendt dans le sionisme est qu’il redonne un nom à ce groupe : les Juifs sont un peuple. C’est en tant que peuple qu’ils sont visés par la « question juive » en Europe indiquée par la persistance de l’antisémitisme dans les conditions renouvelées de la modernité politique. Même lorsqu’elle aura rompu politiquement avec les sionistes, Arendt parlera toujours de « peuple juif ». Avec eux, il était possible de dire que « lorsqu’on est attaqué en tant que Juif, c’est en tant que Juif qu’on doit se défendre ». Le sionisme a eu l’avantage de faire de la question juive une question politique. Une des grandes figures qui a compté dans sa conception du sionisme est Bernard Lazare, un écrivain et publiciste libertaire.

 

En quoi a-t-il inspiré Arendt ? 

Aux yeux de Lazare, il s’agissait pour les Juifs de se constituer en peuple politique, et même en nation, ce qui suppose un agir en commun, des groupes d’action. Cette idée d’agir ensemble sera au cœur de la pensée politique d’Arendt. Par ailleurs, pour Lazare, un groupe qui se constitue en peuple politique est nécessairement traversé par des divisions qu’il s’agit d’assumer. Un peuple politique est pluriel. Cela va contre le caractère fusionnel des groupes opprimés : quand on est visé par la haine ou les discriminations, on a tendance à se serrer les uns contre les autres – d’où la « chaleur », l’humanité morale des peuples parias. Un groupe ne peut s’en tenir à cette chaleur s’il aspire à une existence politique, ce qui implique d’assumer les divisions internes (celles qu’occasionnait, à l’époque, l’afflux des Juifs de l’est dans les pays d’Europe occidentale où résidaient des Juifs ayant acquis, depuis plus ou moins longtemps, la citoyenneté nationale). Cette approche entrait en opposition avec la conception du « peuple-un » de Herzl, dont la proposition politique n’était pas véritablement démocratique, sa pratique visant plutôt à « conduire autoritairement notre peuple en le faisant marcher comme un troupeau », écrivait Lazare. Voilà en somme comment s’élabore la conception du sionisme d’Arendt, avant ses prises de position sur la « question arabe » – selon le vocabulaire de l’époque – à partir des années 1940.

 

“Se constituer en peuple politique”, “se constituer en nation”, est-ce que ça veut dire se constituer en État ? 

L’idée qu’il fallait constituer le « foyer national » en État-nation n’était pas évidente, et les dissensions internes à ce propos étaient importantes. C’est à partir de la Conférence de Biltmore à New York, en 1942, qu’elle s’est imposée à l’ensemble du mouvement sioniste sous la houlette de Ben Gourion. Par définition, l’État-nation revendique sa souveraineté sur un territoire délimité, sur lequel un peuple reconnaît son unité dans une nation qui est sa source de légitimité malgré les différences et les conflits qui le travaillent. Le modèle, c’est la France, et ce sont les événements récents qui, pour Arendt, ont dévoilé les impasses de son importation dans des régions où les conditions d’un peuple historiquement homogénéisé à partir de l’État ne sont pas réunies. Après la Première Guerre mondiale, les grands empires éclatent (principalement l’Autriche-Hongrie) et laissent place à des petits États nationaux (Tchécoslovaquie, Hongrie, Roumanie, etc.), qui réunissent un peuple majoritaire qui se reconnaissait en lui, et une forte minorité (près de la moitié de la population) dont les revendications stato-nationales n’étaient pas satisfaites. D’où une source permanente d’instabilité. Avec un État-nation tirant sa légitimité d’un peuple juif aspirant à la majorité par rapport à un peuple arabe palestinien devenu minorité, la même chose était à craindre à partir de la Palestine mandataire, avec en plus le risque que les membres de cette minorité deviennent des citoyens de seconde zone. Une difficulté supplémentaire en l’occurrence était que les Juifs avaient à se constituer en majorité démographique, alors qu’ils étaient minoritaires en Palestine à l’époque. La démographie a toujours été une grande préoccupation des sionistes. Mais résoudre ce « problème » ne changerait au fond rien pour Arendt... 

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