Reportage

Au cœur des ténèbres coloniales du bois de Vincennes

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Au cœur des ténèbres coloniales du bois de Vincennes

Le village congolais de l’Exposition coloniale de 1907, tenue au Jardin d’agronomie tropicale (site classé monument historique), dans le bois de Vincennes (Paris XIIe). Les cases en avant-plan ont aujourd’hui disparu, le plan moyen montre le pavillon de la Réunion, et l'arrière-plan celui de la Tunisie, qui a été rénové en 2020. © Manuel Cohen/Aurimages

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Si la mémoire du colonialisme est un enjeu brûlant, les choses se compliquent encore plus au Jardin d’Agronomie tropicale de Paris, qui abrite un centre de recherche agronomique…. et les vestiges d’expositions coloniales. Faut-il le conserver à l’identique, pour donner à voir les stéréotypes de l’époque coloniale ? Le réaménager de manière pédagogique ? Ou maintenir la réalité hybride de ce lieu ? Nous nous sommes rendus sur place pour y flâner avec les promeneurs et interroger historiens et botanistes sur l’avenir encore indécis d’un lieu de mémoire en péril. 


 

Jean-Jacques ne regarde pas dans les yeux quand on lui parle. Il est trop occupé à inspecter les lieux : une bouture qui dépasse, un fil mal raccordé, le voilà qui pique, pince, rempote. Ils ne sont pas trop de deux jardiniers pour entretenir l’espace clôturé de sept hectares en bordure du bois de Vincennes. Et, fait singulier, il n’y est pas question que de fleurs ou de plans d’eau.

Rares sont les promeneurs du bois de Vincennes qui s’y aventurent. Et pourtant, le Jardin d’Agronomie tropicale de Paris abrite une lourde histoire, aussi passionnante que gênante. En 1899, un jardin d’essai colonial y est implanté afin d’importer, domestiquer et rendre exploitables les plantes des colonies françaises. Au pied du bureau massif de Dominique Lasserre, conservateur de la bibliothèque historique du site, des blocs de caoutchouc côtoient des essences rares : le lieu témoigne encore aujourd’hui de cette intrication de l’agronomique et du colonial, un aspect de cette structure « demeurant aujourd’hui largement occulté ». Afin de justifier la colonisation auprès d’une population française relativement indifférente, des expositions coloniales y sont organisées, comme celle de Nogent en 1907. Et pour inciter la population métropolitaine à investir son pécule dans les industries coloniales, on y bâtit des pavillons imitant l’imaginaire colonial : maison du Maroc, pavillon de La Réunion, maison cochinchinoise, pas un coin de l’Empire n’est oublié. Pour assurer la rentabilité des expositions, des “zoos humains” y sont installés, où des indigènes rejouent un quotidien fantasmé, prenant des repas supposés traditionnels, sous les yeux de badauds débonnaires en redingote.

Un patrimoine tombé en déshérence

Insoucieux de l’histoire du lieu, les promeneurs d’aujourd’hui déambulent. En ce premier avril, les enfants cherchent des œufs de Pâques entre les pagodes et autres stèles funéraires à la mémoire des soldats des colonies tombés pour la France. Un étrange mélange du grave et du léger donne au lieu l’atmosphère romantique d’un jardin à l’anglaise. Mais il suffit d’un flash du passé pour se rappeler les visiteurs qui s’y pouvaient si presser, décrits par Erik Orsenna dans L’Exposition coloniale (prix Goncourt 1988) : « Ces chasseurs de garennes qui songeaient à l’éléphant, les pantouflards qui se voulaient explorateurs, les hommes quittés qui rêvaient d’esclavage, les femmes mariées de climats bien chauds, les faillis qui attendaient la revanche, les petits gros Blancs qui méprisaient les longs Noirs, les Paul Bourget qui venaient humer Kipling, les royalistes se rappeler Louis XIV, les républicains la campagne d’Italie. Les petits garçons se voyaient missionnaires et les petites filles persécutées. » L’atmosphère, soudain, devient plus chargée.

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