Au nom de l’égoïsme ?

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Cet article est issu du numéro 27 de Philosophie magazine « 27 - mars 2009 », en kiosque le 26 février 2009. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Le droit à la filiation pour les homosexuels fait débat. Mais pourquoi vouloir des enfants?

Madrid, début des années soixante-dix. Une jeune prostituée, jouée par Penélope Cruz, met au monde un fils à l’arrière d’un bus de nuit, dans la solitude et la douleur. Madrid, vingt ans plus tard. Devenu adulte, ce fils conduit à l’hôpital sa compagne tendrement aimée ; elle y accouche d’un enfant désiré, dont on suppose qu’il sera choyé. Ainsi commence et s’achève le film En chair et en os de Pedro Almodovar. On ne saurait imaginer deux rapports plus différents à l’enfantement. Dans le premier cas, l’enfant n’est que la conséquence involontaire d’un acte sexuel, un fait naturel brut. Dans le second, au contraire, l’enfant naît de deux individus amoureux, qui espèrent savourer leur bonheur dans la douceur d’un foyer. Entre-temps, la procréation est devenue une affaire de plaisir et de décision personnelle.

« Platon le confirme dans ‘Le banquet’ : la procréation, c'est la création pour les nuls. »

Cette transformation radicale du sens de l’enfantement, depuis le fait naturel subi jusqu’au projet hédoniste, Marcel Gauchet l’analyse dans « L’enfant du désir » (Le Débat n° 132), en la rattachant aux évolutions médicales et sociologiques des années soixante-dix. Du point de vue sociologique, elle tient au développement de l’individualisme. On ne fait plus d’enfants par accident, encore moins pour contribuer à la prospérité sociale (donner des bras à la patrie…), mais pour éprouver un surplus de plaisir individuel. Ce qui pousse à enfanter, désormais, c’est l’espoir de retrouver la joie perdue de l’enfance au contact d’un être insouciant, le désir des futurs parents de créer un « hybride » qui incarne et épanouisse leur union, leur volonté de se doter d’un petit compagnon entièrement redevable, admiratif et aimant. Cette privatisation hédoniste de l’enfantement s’est exacerbée sous l’effet des progrès médicaux en matière de contraception et de reproduction artificielle (fécondation in vitro, recours à des mères porteuses, banques de sperme…). Il est possible aujourd’hui de faire un enfant sur commande, en dehors des structures familiales et sans se soumettre à la nature : « ce qui compte, ce n’est plus le mécanisme de la reproduction, mais le désir qui l’actionne », dit Gauchet. En dissociant la reproduction, devenue un projet de vie en soi, de la sexualité, de la conjugalité, du désir et de l’amour pour autrui, ces techniques ont donc contribué à promouvoir l’« aspiration à l’enfant pour l’enfant » et à révéler son individualisme foncier.

Devenu conscient, le désir d’enfant en est-il pour autant moins mystérieux ? La perspective culturelle de Gauchet laisse dans l’opacité le ressort profond de ce désir. Lui-même doit le reconnaître : au fond, ce désir est lié aux « forces de la vie dont notre animalité participe ». Même aujourd’hui, faire des enfants relève donc moins d’un choix délibéré fondé sur un calcul des plaisirs que d’une pulsion vitale irrationnelle.

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