La lettre du mercredi
Beautés carnivores
“Triantha occidentalis occidentalis”. © Adam J. Searcy /inaturalist.org_CC BY 4.0
« Pour mon anniversaire, mes bons amis Samuel et Clara m’ont fait un cadeau de choix : un pied de Triantha occidentalis. Poussant dans les zones humides d’outre-Atlantique, presque introuvable dans les pépinières européennes, cette plante à l’allure assez insignifiante est la dernière espèce végétale dont la carnivorité a été découverte.
Si ce cadeau me réjouit, c’est que, de plantes carnivores, je suis une sorte de collectionneur. J’ai commencé mon petit jardin carnassier il y a huit ans environ, dans un terrarium recyclé – la plupart des spécimens que j’ai acquis sont, à ma grande joie, toujours vivants. Beaucoup de gens l’ignorent (la faute sans doute à l’allure étrange, “exotique”, de ces végétaux), mais s’il existe des plantes carnivores poussant dans les régions tropicales, bon nombre, comme Triantha occidentalis, poussent sous nos latitudes et supportent les hiver froids d’Europe et d’Amérique du Nord : dionées (attrape-mouche de Vénus), Sarracenia (plante pichet), Darlingtonia (plante cobra), certaines Pinguicula (grassette), utriculaires et droséra aux feuilles collantes (rossolis). Ce sont ces rustiques que j’ai essentiellement entrepris de collectionner. Réunir toutes les espèces n’était pas particulièrement compliqué – j’ai même réussi à ajouter un plant de Cephalotus, une Australienne qui, bien qu’elle accepte des températures fraîches, n’aime normalement pas trop les gelées. Au-delà des espèces, ce sont surtout les variétés dans lesquelles chacune se décline qui intéressent les collectionneurs : certaines sont iconiques dans la communauté des connaisseurs ; d’autres, très rares, se vendent à plusieurs centaines d’euros ; d’autres encore sont franchement difformes – leurs anomalies phénotypiques n’en font pas moins des pièces prisées.
Entre végétal et animal
Si mon jardin carnivore, transvasé il y a peu de son terrarium vers une jardinière en spirale, fêtera bientôt ses dix ans, mon goût pour ces plantes singulières est en réalité beaucoup plus ancien. Je me souviens assez bien de ma découverte émerveillée des dionées et des Nepenthes en jardinerie. Je tannais mes parents, avec un succès relatif, pour que nous en achetions un pot. Cette fascination, Charles Darwin l’éprouvait aussi. Dans une lettre de 1860, il écrit : “En ce moment, je m’intéresse davantage à la droséra qu’à l’origine de toutes les espèces dans le monde.” Si les plantes carnivores captivent, c’est qu’elles donnent l’impression d’enjamber les frontières entre les règnes du vivant : incapables de déplacement, de nombreuses espèces n’en manifestent pas moins, comme les animaux, des mouvements rapides de leurs feuilles pièges en réaction à des stimuli – le contact d’une proie. Darwin parle d’“action réflexe” : “La même que celle qui se produit lorsqu’on irrite un nerf sensitif.” Les rossolis, quoique dépourvues de “système nerveux”, d’un “organe central, apte à recevoir des impressions”, réagissent à leur environnement. La mise en évidence de leurs capacités alimenta, entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, d’intenses débats sur la sensitivité des végétaux.
La frontière entre les règnes est également troublée par la carnivorité, dont Darwin, dans Les Plantes insectivores (1875), a analysé le fonctionnement (capture, digestion, absorption, bénéfice nutritif). “Les plantes carnivores sont la seule trace d’un possible ‘retournement de situation’ : l’embryon d’un contre-événement, là où c’est presque toujours l’animal qui s’approprie la plante”, écrit Mehdi Belhaj Kacem dans Système du pléonectique (2020). “La plante carnivore fait à l’animal ce que l’animal fait d’habitude aux plantes : devenir-animal.” Ces “festins silencieux”, ajoute Roger Caillois dans “La condition végétale”, sont la “revanche insolite du végétal”. Ce fascinant renversement ne va pas sans un peu de gêne et d’inquiétude : “Je n’aurais pas osé toucher les cylindres à couvercle mobile de certaines plantes carnivores ni, chez d’autres, les muqueuses roses et luisantes de feuilles au bord épineux, prêtes à se refermer au moindre contact comme des vulves gluantes et barbelées…”, raconte Caillois.
Une osmose unique et fragile
Cultiver ces végétaux singuliers n’est pas particulièrement compliqué – à condition de comprendre leurs exigences. Enfant, j’ai tué en quelques semaines chacun de mes plants successifs. Je m’en sors infiniment mieux aujourd’hui. Les plantes carnivores habitent les tourbières, un environnement acide, très humide et pauvre en nutriments – leur carnivorité est une adaptation à cette situation de disette. Exit donc le terreau, l’eau du robinet, les engrais. Un sol de sphaignes saturé d’eau déminéralisée fera en revanche le bonheur des prédatrices immobiles. Pas besoin de les nourrir, les moucherons égarés finiront tout seuls dans leur estomac. La carnivorité est une adaptation évolutive pour suppléer, de temps à autre, aux carences du sol. C’est aussi, je crois, cette solidarité, cette intimité inextricable du végétal et de son milieu, raffinée au fil de l’évolution jusqu’au point d’indissociabilité, qui fait le charme des carnivores. Dionées et Darlingtonia ne sont pas des plantes accommodantes, que l’on peut faire pousser n’importe où. Elles amènent avec elles un paysage que le jardinier doit reconstituer.
Pas le plus “spectaculaire”, sans doute, comme le note le philosophe John Baird Callicott dans “The Land Aesthetic” (1983). Le charme des tourbières tient à autre chose : “Leur beauté tient à l’unité palpable […] des composants vivants interconnectés”, à l’équilibre écosystémique délicat et fragile, très cohérent mais aisément perturbé qui s’y exprime. “Ces connexions et ces relations ne sont pas directement senties […], elles sont connues et projetées […] par l’esprit de l’observateur. C’est un acte conceptuel qui complète l’expérience sensorielle.” Pour qui comprend les tourbières, “il y a une musique rare en ce lieu. Elle est orchestrée et profondément émouvante”. »
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