La lettre du mercredi

Bienvenue au (boys) club

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Bienvenue au (boys) club

Dominique Pélicot lors de son procès, dans lequel il est accusé d’avoir drogué sa femme pour la violer avec des dizaines d’inconnus à leur domicile de Mazan (84). © Benoît Peyrucq

« Cela fait désormais sept semaines que le procès de Mazan est en cours. Expertises et interrogatoires confirment le portrait des accusés en “bons pères de famille” plutôt qu’en monstres diaboliques : ce sont des hommes pour la grande majorité socialement insérés, titulaires d’un emploi, et partageant le même toit qu’une compagne, voire d’enfants. On pourrait imaginer que leur entourage se détourne d’eux. Or, d’après les journalistes qui suivent le procès, dans l’immense majorité des cas, ils n’ont pas été socialement sanctionnés pour leurs actes. Comment l’expliquer ?

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Bien que leurs identités aient fuité dès les premiers jours du procès, certains accusés ont trouvé un travail alors que les auditions étaient en cours, d’autres se sont remis avec leur ex-compagne, voire envisagent de fonder une famille. D’autres se sont vu assurer par leur employeur d’avoir leur place gardée au chaud le temps du procès. Les faits sont pourtant avérés, puisqu’il existe des photos et des vidéos pour les documenter. Le procès vise essentiellement à mesurer à quel point ces hommes avaient conscience de commettre ou non un viol – c’est pourquoi l’un des avocats de la défense s’est permis il y a quelques semaines de faire cette déclaration aberrante : “Il y a viol et viol.” L’un d’eux, un infirmier de 55 ans, déclare même le 3 octobre : “Cette affaire concerne ma vie privée. J’ai toujours cloisonné, je ne sais pas pourquoi vous cherchez à atteindre une profession aussi noble dans une affaire aussi sordide.” Une forme de cloisonnement, c’est justement ce qui se joue dans la façon qu’a l’entourage des accusés de prendre en compte l’affaire : le viol est considéré comme une sorte de dérapage, de bavure – à les entendre, certains accusés se sont contentés de glisser sur une peau de banane –, et la vindicte de l’extérieur invite à resserrer les rangs entre individus solidaires les uns des autres.

Ce phénomène n’est pas nouveau et a même été décrit sous le nom de “boys club”, qui désigne le sentiment parfois implicite de camaraderie, de fraternité et de solidarité entre hommes, sentiment qui les invite à privilégier leurs propres intérêts au détriment de ceux d’un groupe identifié comme extérieur. La logique du boys club remonte aux clubs de gentlemen qui fleurissent dans l’Angleterre victorienne du XIXe siècle et dont l’adhésion est interdite aux femmes. Socialement homogènes, ces clubs sont des lieux où le pouvoir s’exerce de façon informelle, ou des alliances se tissent, des contrats se nouent. Si le patriarcat semble parfois désigner une structure nébuleuse voire fantomatique dont il est difficile de préciser les contours et les origines, le concept de boys club permet d’identifier des lieux où la non-mixité est une des conditions de l’exercice et de la mise en place de la domination. Comme le décrit la jeune journaliste et essayiste Léane Alestra dans Les hommes hétéros le sont-ils vraiment ? (JC Lattès, 2023) : “Ces boys clubs se déclinent à l’infini puisqu’ils vont de la bande d’adolescents au lycée jusqu’aux clubs select dont certains sont encore interdits aux femmes. […] Bien sûr, les règles des boys clubs changent selon le milieu social et les situations : les cercles d’entrepreneurs millionnaires n’auront pas les mêmes codes que le club de chasse et pêche qui anime les dimanches à Trélissac. En revanche, dans les deux cas, il conviendra de démontrer une maîtrise des codes virils.”

À la cour criminelle d’Avignon, des comportements relevant de ces codes ont été observés chez les accusés : saluts par un check en début d’audience comme des ados pourraient le faire avant d’entamer leur journée de cours un peu pénible, habitude prise de déjeuner ensemble pour ceux qui comparaissent libres, insultes, voire menaces envers des journalistes perçus comme hostiles. Loin de les enfermer dans la solitude d’un acte qui devrait être perçu comme déviant et monstrueux – peu expriment de la honte ou des regrets –, le viol agit comme phénomène de reconnaissance, à la fois entre ceux qui l’ont commis, et pour ceux qui auraient pu en être les victimes collatérales, mais choisissent de l’excuser et donc de le banaliser – proches, compagnes ou employeurs.

Implicitement, tous reconnaissent que le viol relève de ce que la sociologue australienne Raewyn Connell nommait la “masculinité hégémonique” dans un article de 1985 devenu un classique, intitulé “Vers une nouvelle sociologie de la masculinité” (in : Des masculinités. Hégémonie, inégalités, colonialité, Payot & Rivages, 2024). La masculinité hégémonique désigne un certain nombre de représentations et d’expressions du masculin qui permet de hiérarchiser entre ceux qui en sont, et ceux qui n’en sont pas – ou ceux qui appartiennent à des types de masculinités perçues comme inférieures. À Mazan, violer, c’est donc non seulement être un homme comme un autre, mais appartenir au top du panier. Un club qui compte malheureusement bien plus que 51 membres. »