Entretien

Boris Cyrulnik : “Nous allons peut-être apprendre à établir des relations sans domination”

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Boris Cyrulnik. en 2019

Boris Cyrulnik. en 2019. © Nicolas Messyasz/SIPA

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Depuis l’utérus de sa mère jusqu’à l’immensité du monde, la personne est sculptée par son environnement – sensoriel, affectif, verbal, physique, géographique... C’est ce que Boris Cyrulnik appelle la « psycho-écologie », thème de son dernier livre  Des âmes et des saisons (Odile Jacob). Un concept qu’il applique à l’échelle de l’humanité pour éclairer nos incertitudes actuelles.

 

Qu’est-ce que la psycho-écologie ? Si elle consiste à dire que tout individu est fabriqué par son environnement, est-ce vraiment une idée neuve ?

Boris Cyrulnik : Vous dites « fabriqué », je dirais « sculpté », ce qui n’est pas tout à fait la même chose : c’est une image moins fixe et moins radicale. Pour vous, ce n’est pas une idée neuve parce que vous venez de naître, mais pour moi, qui ai appris lors de mes études de médecine et de psycho dans les années 1960 combien le psychisme de l’individu était déterminé par la chimie moléculaire, ce fut une idée très neuve. Les psychanalystes de leur côté ignoraient le corps et disaient que la parole, comme avatar de l’âme, expliquait tout le psychisme. Or, dans la pratique, le patient arrive avec son corps, son cerveau, ses mots, mais aussi son histoire, sa famille, ses croyances, et même ses lieux de vie, son match de football, sa montagne ou sa plaine. Comme praticien, je ne peux être qu’« archi multi-causal ». Le déterminisme ne marche pas, tout simplement. Le psychologue Urie Bronfenbrenner (1917-2005) a été le premier à réfléchir en termes de psycho-écologie ou d’écologie du développement humain. Il n’a pas été suivi à son époque mais, aujourd’hui, il est une référence constante. J’ai repris et adapté les termes de Bronfenbrenner à mon cheminement. 

 

“Le seul instant déterministe est celui de la fusion entre des gamètes. Après, le déterminisme purement biologique s’arrête”
Boris Cyrulnik

 

Pour la psycho-écologie, l’environnement commence dès l’utérus de la mère…

En Occident, nous sommes la seule culture à faire naître le psychisme d’un bébé le jour de sa naissance. Pour beaucoup d’Asiatiques et d’Africains, le nouveau-né fête son premier anniversaire en naissant, ce qui est bien vu, car il a ce jour-là au moins déjà neuf mois de développement neuropsychique. Le premier milieu d’un être humain est l’utérus de sa mère. Le seul instant déterministe est celui de la fusion entre des gamètes – il est rare que la rencontre entre un spermatozoïde et un ovule humains produise un hippopotame ! Mais après cet instant, le déterminisme purement biologique s’arrête. Dans cette première niche sensorielle, le bébé absorbe les effets des émotions maternelles. La mère secrète de l’ocytocine si elle est heureuse, du cortisol et des catécholamines si elle est stressée, qui vont directement se transmettre au liquide amniotique. Shaul Harel ,à Tel-Aviv, a été un des premiers à pratiquer des neuro-imageries de femmes stressées durant leur grossesse, et tous les bébés avaient des altérations frontales et limbiques. 

 

C’est un autre déterminisme alors !...

… c’est pourquoi j’ajoute immédiatement : la plasticité cérébrale est si bouillonnante durant les premières années (2 à 300 000 synapses par minute durant ces années) que tout peut changer. Si sa mère est sécurisée par la suite, les altérations neuronales de son bébé peuvent disparaître en vingt-quatre heures. Il n’y a pas si longtemps, et cela arrive encore aujourd’hui, on cherchait dans l’enfant, dans ses chromosomes, son patrimoine génétique, les raisons de ses difficultés. On raisonne aujourd’hui en termes d’écosystème. Et dans l’aventure de la personne, celle-ci a affaire à plusieurs « niches » sensorielles qui la préparent à voir, puis à sentir, puis à penser le monde.  

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