Boris Cyrulnik, Laurence Hansen-Løve. Comment éviter le ressentiment
Boris Cyrulnik et Laurence Hansen-Løve © Basso Cannarsa / Opale / Leemage © Serge Picard pour PM
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Cet article est issu du numéro 103 de Philosophie magazine « Comment surmonter ses échecs ? », en kiosque le 22 septembre 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
À l’heure où le terrorisme et le mal sont de retour, le psychiatre Boris Cyrulnik et la philosophe Laurence Hansen-Løve puisent dans leur expérience, celle des catastrophes du siècle comme celle des malheurs intimes, les moyens de comprendre comment l’échec permet aux uns de renaître et entraîne les autres dans l’amertume et la violence.
Parmi les penseurs qui ont pignon sur rue, peu nombreux sont ceux qui acceptent de parler de leurs échecs. Boris Cyrulnik et Laurence Hansen-Løve, eux, n’ont pas hésité. Si le premier a traversé, enfant de la Seconde Guerre mondiale, de terribles drames, cela ne l’a pas totalement immunisé contre la crainte de l’échec. Mais il a tiré de cette expérience et de ses études de médecine et de psychiatrie un intérêt pour ce qu’il appelle la résilience, soit la capacité de surmonter une épreuve qui aurait pu nous anéantir. Et de démentir du même coup tous les déterminismes. Laurence Hansen-Løve, elle, a été confrontée à des drames plus intimes, comme le raconte L’Avenir, le film de sa fille, Mia Hansen-Løve. Dans ce long-métrage librement inspiré de la vie de sa mère, la cinéaste met en scène une professeure de philosophie en lycée, interprétée par Isabelle Huppert, partageant sa vie entre ses enfants, sa mère, son mari et ses élèves, et qui voit son monde vaciller : sa mère décède, son mari la quitte, son éditeur ne renouvelle pas son contrat, ses élèves la confrontent à son manque d’ambition… Des secousses qui n’ont pas la pesanteur des drames de l’Histoire, mais qui soulèvent des questions voisines. Armés de Freud et de Jankélévitch, nos interlocuteurs se demandent comment échapper au sentiment de culpabilité qui accompagne l’échec, et parfois même le sécrète. Que perdons-nous lorsque nous échouons ? Marquée du sceau de la sincérité et de la franchise, leur discussion ne délivre aucune leçon, si ce n’est l’appel à une forme de lucidité.
Boris Cyrulnik : Ma famille a été fracassée par le nazisme. Mes parents, originaires d’Ukraine et de Pologne, se sont réfugiés à Bordeaux dans les années 1930. Dès le début de la guerre, mon père s’est engagé dans la Légion étrangère pour combattre l’Allemagne. Blessé à Soissons, il a été arrêté sur son lit d’hôpital par la Gestapo bordelaise… Ma mère avait été arrêtée auparavant. Ils ont été déportés à Auschwitz d’où ils ne sont jamais revenus. La veille de son arrestation, ma mère m’avait placé à l’Assistance publique pour me protéger. J’avais 6 ans et demi. Mais j’ai été dénoncé. Pris dans une rafle et emprisonné, je me suis évadé en me cachant sous le corps d’une dame en train de mourir. Je suis parti ensuite pour la campagne où j’ai passé toute la guerre comme garçon de ferme. Alors que j’avais perdu les miens, je n’ai pas vécu ces évé-nements avec un sentiment d’échec. Au contraire. J’avais réussi à survivre. J’avais triomphé de l’armée allemande et de la Gestapo. Je me considérais comme un héros. C’est bien après que j’ai fait l’expérience de l’échec. Mes premières années de médecine ont été difficiles parce que je n’avais pas de bourse. Mes parents étaient disparus et non morts, ce qui était très différent. Je devais donc travailler en faisant mes études. J’ai dû redoubler ma deuxième année et j’ai vraiment pensé que jamais je ne pourrais être médecin. Cela n’avait rien de catastrophique en regard de ce que j’avais connu durant la guerre. Pourtant, je l’ai vécu dans la douleur. C’est là où l’on voit que la représentation que nous nous faisons des choses peut provoquer des sentiments qui n’ont pas de fondement dans le réel. Un fracas énorme dans le réel peut ne pas être ressenti comme un échec. Mais être « collé » en deuxième année de médecine, qui est un petit échec, je l’ai éprouvé toute ma vie comme une véritable mise en danger.
Laurence Hansen-Løve : Ces deux événements ont sans doute motivé votre intérêt pour la « résilience ». Mais je dois vous avouer que je ne connais pas bien les travaux sur cette notion qui appartient au champ de la psychologie plus qu’à celui de la philosophie.