La lettre du mardi
Campagne présidentielle : besoin de tout, envie de rien
Limoges (87), le 12 mars 2026. Raphaël Glucksmann, chef du parti politique Place publique et député européen, lors d’un meeting. © Pascal Lachenaud/AFP
« “Tu veux ou tu veux pas ?” Ces derniers jours, les déclarations de candidature à la future élection présidentielle ont fleuri comme les tags moqueurs sur une affiche de campagne. L’une de ces candidatures cherche néanmoins à se faire désirer, arguant qu’elle repose avant tout sur l’envie de son prochain, en mode respect du consentement tout ça, mais ce serait quand même pas mal si tu pouvais dire oui parce que bon, ça fait longtemps qu’on n’a pas… tu vois…
Nous avons encore envie, affirme Raphaël Glucksmann dans un nouvel essai (Allary Éditions) paru la semaine dernière. Le diagnostic est simple : les Français se plaignent, les Français sont moroses, mais cela n’a rien à voir avec la dégradation de leurs services publics, la suppression des lignes de train qui rendent leurs trajets toujours plus infernaux alors même que les prix du carburant jonglent avec leurs nerfs, les déserts médicaux, le pouvoir d’achat réduit comme peau de chagrin, l’écart monstrueusement creusé entre les plus pauvres et les plus riches, ou encore, que sais-je, les guerres dans le monde et le piétinement quotidien du droit international, des rues de Kiev bombardées à Gaza et au Sud-Liban illégalement occupés. Non. Les Français font la gueule parce qu’ils n’ont plus envie. “Tout simplement.”
Un lyrisme bien creux
Raphaël Glucksmann identifie un sentiment de frustration, d’impuissance, un désir de force, il nous imagine “nombreux, très nombreux à être frustrés, blessés, meurtris par ce que nous voyons, ce que nous sentons, ce que nous vivons : le renoncement à être de notre nation et de notre civilisation”. Il affirme parler depuis la gauche, mais attention, pas “la gauche de la philosophie de la déconstruction qui l’avait rendue impotente”, non. À cette dernière, l’auteur préfère la gauche qui aime la France de Montaigne à Voltaire, et un peu l’Europe aussi, de Platon à Hamlet. Ce lyrisme de trépied sans doute pour galvaniser ceux qui, malgré tout, ont encore envie, vraiment envie, “tout simplement envie”. Avec le tact de quelqu’un qui conseillerait à un dépressif de juste “se bouger” et d’enfin sortir de son lit, l’auteur fait comme si ce genre d’affects pouvait se détacher de toute condition matérielle, comme si le désir ne témoignait pas de la bonne santé à la fois du corps et de l’esprit du flâneur et variait seulement en fonction de l’achalandage du marchand de tapis qui tente d’attirer son attention.
Drôle de concept que cette envie, au demeurant jamais définie – on l’a ou on l’a pas, voire on a “envie d’avoir envie, pour citer Johnny”. L’envie est un affect ambigu : elle désigne à la fois un appétit et une frustration face aux possessions et la réussite du voisin. “L’envie est une passion timide et honteuse que l’on n’ose jamais avouer”, décrit La Rochefoucauld dans ses impitoyables Maximes. Décrite comme “passion compétitive” dans les Passions sociales de Gloria Origgi (PUF, 2019), elle ne peut exister qu’entre pairs, entre compétiteurs qui estiment jouer dans la même catégorie et peuvent donc aspirer aux mêmes récompenses. Appliquée au champ social, elle ne joue pas la coopération, le réseau et l’entraide – sans parler d’une intersectionnalité des luttes sans doute trop “impotente” –, mais suppose au mieux de l’émulation, au pire une concurrence entre les individus. Appliquée au champ de la citoyenneté censée transcender les passions individuelles, que devient-elle ? Une sorte de retour étrange à la compétition des nations à la poursuite chacune de sa grandeur supposée. L’aspirant candidat propose d’ailleurs “un nouveau contrat patriotique pour rendre à la France sa puissance et redonner aux Français la maîtrise de leur destin”.
Renouer avec le plaisir
Évoquer le désir ou encore le plaisir, toutes choses avec lesquelles flirte l’envie, n’est toutefois pas absurde. Ces affects ont même fait partie de l’ADN de la gauche, avant de devenir suspect d’une compromission avec l’ordre social, comme l’analyse Michaël Fœssel dans Quartier rouge. Le plaisir et la gauche (PUF, 2022). Or quand l’envie compte les points, et opère sur un mode mathématique discret avec des objets distincts et non continus, le plaisir offre une promesse d’expansion qui ne repose pas sur la comparaison avec les affects du voisin. L’envie suppose un manque douloureux, alors que le plaisir se concentre sur la satisfaction d’avoir obtenu gain de cause et la jouissance d’une victoire qui ne se joue pas au détriment des autres. Certains aiment faire la course, d’autres préfèrent faire la fête : pour cette campagne présidentielle, c’est assez mal party ! »
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