La lettre du lundi

Cannes un jour…

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Cannes un jour…

Cannes (06), le 25 mai 2024. Le réalisateur et producteur iranien Mohammad Rasoulof lors d’une conférence de presse pour le film “La Graine de la figue sacrée”, à la 77e édition du Festival de Cannes. © Julie SebaDelha/AFP

« Samedi soir, je suis tombé par hasard sur la retransmission radiophonique du palmarès du Festival de Cannes. Comme je me dépêchais pour sortir chez des amis, j’ai collé l’oreille à mon mobile dans le métro, aussi excité que les critiques qui commentaient les résultats. Je me suis étonné moi-même à m’enfiévrer pour des films que je n’avais pas vus et des réalisateurs que je ne connaissais guère. Le festival de Cannes, je l’avais méprisé, puis adoré, puis oublié. Ce week-end, j’ai rechuté. Mais qu’est-ce qui donne à ce rendez-vous kitsch une si invincible aura ?

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En écoutant les discours des invités sur la scène du Palais des festivals, les remerciements des primés, les commentaires des critiques, j’ai d’abord grincé des dents. Il faut dire que débiter des généralités en robe de soirée et en smoking avant de passer la parole au membre du jury qui clame le nom de l’heureux élu, ce n’est pas de la tarte – ou alors elle est à la crème. “Chercher dans les tréfonds de son être ce qu’on ne peut plus taire ”, prononcé d’un ton de candidat malheureux au cours Florent… “Ce film parle des femmes dans le monde”… “Ce soir, le jury s’apprête à honorer un acteur dont le talent transcende l’écran et parvient à captiver l’essence même de l’humanité dans toute sa complexité […], cette humanité déconnectée de l’essentiel”… Heureusement, dans le fracas du métro, je n’entendais pas tout. Mais je n’arrivais pas à décrocher.

Quand, à l’annonce du prix spécial du jury, la salle s’est soudainement levée, j’ai compris qu’il se passait enfin quelque chose. Les critiques ont dénoncé une grave erreur judiciaire au Tribunal de la Croisette. Les Graines du figuier sauvage, le film du réalisateur iranien dissident Mohammad Rasoulof aurait mérité, d’après eux, rien de moins que la Palme d’or, et non ce misérable accessit. La salle a acclamé le cinéaste et exprimé son mécontentement face à un jury trop timide. Rasoulof, qui a réalisé un film clandestin sur le mouvement de révolte “Femme, vie, liberté” avant de quitter l’Iran à pied pour échapper à la prison, a tenu un discours qui m’a ému aux larmes. Il y a évoqué la partie de son équipe retenue dans son pays, sous la pression des services secrets, et a dénoncé la prise d’otage de son peuple par les mollahs et les Gardiens de la révolution. La mini-leçon de mise en scène de Wim Wenders, le retour du cinéma indien parmi les lauréats, le dialogue à l’américaine entre George Lucas et son vieux copain Francis Ford Coppola ont fini de me faire chavirer. Comme si je participais pleinement, moi aussi, à cette dramaturgie de plus en plus haletante. Du grand n’importe quoi ? Oui et non.

Je suis allé plusieurs fois au Festival de Cannes, il y a longtemps, pour rédiger des critiques de films. Au lieu du strass dans lequel je craignais de baigner, je me suis retrouvé parmi des milliers de personnes complètement hypnotisées par leur art : comédiens célèbres ou non, critiques obsessionnels, acheteurs au marché du film, producteurs, attachés de presse, etc. Tous, moi compris, parcouraient chaque jour des dizaines de kilomètres pour courir de projection en projection, du Martinez au Palais des festivals, avant de dégoter un sésame pour une fête dans les villas ou sur les plages. L’effervescence esthétique – mais pas que – y était presque aussi intense que l’ébullition de grands événements historiques. J’ai compris que Cannes, ce n’était pas seulement la montée des marches mais avant tout le rendez-vous de l’art et de la société, justement. Pourquoi un tel bouillonnement, une telle fièvre, pour quelques films qui ne seront pas forcément des succès au box-office ? Parce que, comme l’écrit Maurice Merleau-Ponty en 1948 dans Sens et Non-Sens, “le film ne se pense pas, il se perçoit”, “il nous offre directement cette manière spéciale d’être au monde, de traiter les choses et les autres, qui est pour nous visible dans les gestes, le regard, la mimique”. Le cinéma est sans doute un langage et une écriture, mais son alphabet est composé de corps, de visages, de choses et de paysages. Chaque film est une vision complète du monde, à travers des incarnations singulières immédiatement sensibles et affectives.

Cannes démultiplie ce phénomène d’intensification propre au cinéma. La salle obscure, centre de l’émotion collective, devient le cœur d’un concours des meilleurs, organisé et jugé par les gens du cinéma. Comme dans des poupées russes, l’émotion face à l’univers perceptif d’un film est enchâssée dans l’enceinte du Palais et le territoire de la Croisette. Cannes-ville n’existe plus durant le festival. Ce ne sont pas les premières lueurs du soleil qui marquent le début du jour, mais la plongée dans le noir de la salle et la petite musique de Saint-Saëns précédant le moment sacral de la projection. C’est pourquoi, même si cette cérémonie ne me concernait pas, l’émotion m’a gagné, moi aussi. L’année prochaine, j’y retourne ! »