Ce qui compte, c’est la beauté intérieure
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Cet article est issu du numéro 74 de Philosophie magazine « 74 - novembre 2013 », en kiosque le 24 octobre 2013. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Plotin, chantre de la « sculpture de soi », a toujours refusé de se faire tirer le portrait. Retour sur la vie d’un philosophe nimbé d’un halo de secret.
La scène se déroule à Rome, au IIIe siècle de notre ère. On demande à Plotin s’il accepterait de se faire tailler le portrait. Et celui qui soutient qu’il faut sans cesse « sculpter [sa] propre statue » est catégorique : pas question – la vraie beauté est à l’intérieur. L’anecdote est relatée par son disciple Porphyre, auteur d’une Vie de Plotin. La première phrase de ce document est à l’avenant : « Plotin, notre professeur de philosophie, semblait avoir honte d’être dans un corps. » D’ailleurs, sa vie est entourée d’un halo de mystère. Cultivant le secret sur sa propre personne, Plotin ne donne jamais sa date de naissance – on la situe vers 205, à Lycopolis en Égypte, alors sous domination romaine. Rien ne filtre de son enfance, si ce n’est qu’il est élevé par une nourrice dont il tétera encore le sein à 8 ans passés… De même, pas un mot sur sa formation intellectuelle, effectuée à Alexandrie auprès d’un quasi-inconnu, Ammonius (ou Ammonios Saccas). En 244, il s’installe à Rome, où il finit par fonder sa propre école, ouverte à tous. Comment se porte l’Empire romain ? Mal. Les frontières sont menacées par les invasions barbares, les chrétiens font l’objet de persécutions, les empereurs se succèdent à la vitesse grand V. Dans ce contexte très troublé, la tentation est grande de se replier dans le bastion de l’âme. Plotin professe la concentration sur le moi avec passion, tendu par l’effort. « Quand il parlait, se manifestait l’intellect, qui faisait briller sa lumière jusque sur son visage », témoigne Porphyre qui divinise son maître, lui prêtant même le don de prévoir l’avenir… Pourtant très rationnel, rejetant l’enseignement des devins, le philosophe vit en conformité avec sa pensée tournée vers l’intellect : ascète renonçant à toute forme de possession, il loge chez une aristocrate acquise à sa cause, Gemina ; végétarien, il s’alimente sobrement pour réduire son temps de sommeil (manger moins pour réfléchir plus). Cette austérité ne l’empêche pas de rêver un peu. Plotin a une ambition : relever de ses ruines une ville de Campanie pour créer une communauté coupée du monde, où l’on vivrait selon les préceptes du « divin Platon ». Son nom : Platonopolis. Le projet ne verra jamais le jour. Rattrapé par son corps, ce « tombeau », Plotin finit par se retirer pour de vrai : probablement atteint de tuberculose, il quitte Rome pour une propriété à la campagne, où il meurt en 270. Selon Porphyre, il aura connu à quatre reprises l’extase placée au cœur de sa philosophie, à savoir l’union avec l’Intellect et l’Un, principe de toute chose. On n’en saura guère plus sur cette expérience fulgurante de l’absolu, mais rien que pour cela, son existence ici-bas n’aura pas été si vaine… Et pour la petite histoire, un portrait de lui a bien été réalisé. Un peintre s’était donc glissé dans son enseignement – à son insu, bien sûr.