Espace
Chaos dans le cosmos
L’orbite géostationnaire, utilisée pour la majorité des satellites météorologiques et de télécommunication, est l’une des régions de l’espace les plus engorgées. La distance moyenne entre deux objets n’y est que de 190 kilomètres. © ESA/IDandSense/ONiRiXEL(CC BY-SA 3.0 IGO)
Deux satellites ont évité de justesse une collision le 30 mars dernier. Après le lancement d’un lot de 36 objets orbitaux, le consortium OneWeb a reçu une alerte de la Space Force américaine : l’un de ces satellites se trouvait en effet à une cinquantaine de mètres d’un Starlink de l’entreprise SpaceX. Estimé à 1,3%, le risque de collision est resté faible. Mais de telles situations ne manqueront pas de se reproduire à l’avenir, et il y a fort à parier qu’un accident finira, tôt ou tard, par arriver. Le nombre de satellites, actifs ou hors-service, ne cesse en effet de croître – plus encore depuis que des acteurs privés comme SpaceX se sont lancés dans la course à l’espace. Décryptage à la lumière de la pensée d’Ivan Illich.
Répartition des débris d’origine humaine dans l’orbite terrestre. © ESA
- Ce n’est pas la première fois que deux satellites se frôlent et manquent de se percuter. Certains sont, d’ailleurs, déjà entrés en collision : en 2009, Cosmos 2251, un engin russe hors service, avait heurté l’Iridium 33 américain. Et ces événements sont amenés à se reproduire, et même à se multiplier, à mesure que le nombre de satellites en orbite augmente. En effet, chaque année, plus de 300 objets artificiels rejoignent les confins de notre atmosphère. Résultat ? Il y aurait aujourd’hui autour de 3 000 satellites actifs en orbite autour de la Terre… Auxquels on doit ajouter plusieurs dizaines de millions d’objets d’origine humaine (tels que des débris, à la taille comprise entre un millimètre et quelques centimètres) tournoyant à des vitesses vertigineuses autour de notre planète. À ce rythme, le point de saturation risque d’être rapidement atteint. La prochaine collision pourrait bien être imminente.
- Le philosophe Ivan Illich anticipait déjà, dans La Convivialité (1973), les effets pervers de l’accumulation des produits techniques – certes pas sur les routes spatiales, mais sur leurs homologues terrestres : « Chaque voiture qui s’ajoute à la circulation du boulevard périphérique aux heures de pointe augmente le temps pendant lequel des milliers d’autres voitures sont obligées de s’y traîner. […] La circulation produit plus de distance qu’elle n’en parcourt. Elle empêche de se rencontrer plus de gens qu’elle n’en met en communication. » La technique s’autodétruit, elle devient « contre-productive », à mesure qu’elle étend son emprise sans limite. Symboliquement, sur les routes terrestres balisées, où l’engorgement contrecarre la promesse de vitesse. Mais bien concrètement, au-dessus de nos têtes, dans le vide sans repère de l’espace où flottent d’innombrables objets – dont beaucoup sont des engins hors-service, sur lesquels nous n’avons plus de contrôle.
- Difficile de coordonner cet ensemble de trajectoires, qui demeurent essentiellement, pour nous, des projections informatiques. Problème global s’il en est : aucun État, aucun acteur privé ne peut espérer protéger ses propres satellites sans les informations fournies par les autres. Mais surtout, le moindre incident en un point du ballet cosmique pourrait avoir des conséquences dévastatrices sur l’ensemble de la technosphère spatiale. C’est ce que l’on nomme le syndrome de Kessler, du nom d’un astrophysicien américain : la destruction d’un seul satellite projette une nuée de débris aux trajectoires aléatoires qui, même de petite taille, pourraient causer des dommages considérables à d’autres objets. On risque alors une réaction en chaîne – un effet domino d’autant plus terrible que le tissu d’objets en orbite est dense, et qui pourrait, à terme, rendre l’orbite basse de la Terre complètement impraticable pendant plusieurs années.
- Il est d’ailleurs possible que ce cercle vicieux de destruction ait déjà commencé : c’est le propre des phénomènes exponentiels d’être longtemps invisibles avant de connaître une très forte accélération. Difficile à dire. Il serait cependant sans doute judicieux de suivre le conseil d’Illich : réfréner la frénésie technologique, diminuer les lancements de nouveaux satellites, pour éviter d’avoir à concentrer toutes nos énergies sur la préservation d’un réseau en orbite dont nous dépendons de plus en plus… mais qui menace aussi, de plus en plus, d’imploser.