La lettre du jeudi
Chasse au trésor
© Marc Dufresne/iStockphoto
« Mon cousin fêtait il y a peu ses quarante ans. Comment marquer le coup ? L’idée germa d’imaginer, aux alentours de notre maison familiale de Seine-et-Marne, une chasse aux trésors. Bonne idée, assurément, pour célébrer quatre décennies placées souvent sous le signe du jeu. Je m’attelai donc – pour la première fois – à cette tâche ardue. Malgré quelques cafouillages, le résultat fut je crois assez réussi.
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Hasard de l’histoire, si j’ose dire : quelques jours plus tard, j’apprenais qu’une chasse d’une tout autre ampleur – “la plus grande de France”, répétaient les médias – prenait fin après trente ans de recherches. J’aurais été bien orgueilleux d’en prendre ombrage. Régis Hauser et Michel Becker étaient tout sauf des amateurs lorsqu’ils ont imaginé la quête de la célèbre “chouette d’or”. J’admire la sophistication, la complexité de l’aventure qu’ils ont imaginée. J’en goûte d’autant mieux, je crois, la beauté que je suis, l’espace d’un instant, passé de l’autre côté.
Quelque chose pousse, semble-t-il, le joueur à se faire créateur. Le psychologue Donald Winnicott ne distingue pas les deux : “C’est en jouant, et seulement en jouant, que l’individu, enfant ou adulte, est capable d’être créatif” (Jeu et Réalité, 1975). Effectivement, j’aurais sans doute eu du mal à me mettre à la confection de cette petite chasse familiale si je n’en avais pas d’abord éprouvé le plaisir. Courses d’orientation, jeux de piste, geocaching : j’ai toujours apprécié les “géographies ludiques”. Les occasions sont, je le regrette, assez peu fréquentes. Ces aventures réclament un important travail d’organisation en amont. Il faut être au moins un peu là, sur place, pour décider vraiment quel trait du paysage pourra devenir un indice, pour s’assurer de la fluidité du chemin, pour disposer les indices. Le corps est engagé comme il est engagé dans la chasse.
Pour moi, c’est l’élément spatial qui fait tout le sel de la quête. Il lui confère une unité, un enracinement, une profondeur. Les jeux d’énigmes déterritorialisés me plaisent moins. Casse-têtes, devinettes et rébus renvoient simplement les uns aux autres. Les indices de la chasse dévoilent, au contraire, des chemins à suivre, qui appellent le mouvement de la chair. Ce sont littéralement des pistes – au sens où le traqueur suit les pistes animales. Le chasseur ne sait pas d’emblée où il va ; il ne peut pointer sur une carte son objectif spatial et en déduire simplement le plus court chemin à suivre : il découvre, à même le terrain, la voie à emprunter, qui s’écarte des chemins “officiels” et s’infléchit sans cesse dans des directions imprévisibles. Le pisteur, écrit Baptiste Morizot, doit se prêter à une autre “logique”, celle de l’animal. “Pister […] c’est décrypter et interpréter traces et empreintes, pour reconstituer des perspectives animales : enquêter sur ce monde d’indices qui révèlent les habitudes de la faune, sa manière d’habiter parmi nous, entrelacée aux autres” (Sur la piste animale, 2017). Le but “ultime” du traqueur est, il est vrai, mouvant, à la différence de celui de la chasse au trésor. Mais le chemin du jeu, lui aussi, se construit progressivement, d’étape en étape. Tissu rapiécé de trajets partiels, il mêle une multiplicité de réseaux de circulation : chemins de randonneurs, routes automobiles, corridors domestiques, etc. Un autre monde se surimpose aux multiples géographies qui tissent l’espace. Il faut en comprendre la logique.
L’indice de la chasse au trésor ne renvoie pas directement au suivant. Il renvoie à un autre lieu, où il faudra à nouveau, sur un autre mode, chercher. Le voilà qui devient une invitation à explorer un verger, une clairière, un grenier que l’on ne voyait plus, enfoui sous la poussière de la familiarité. Dans son article “Ce mal du pays sans exil” (2019), Morizot souligne la nécessité de réinvestir autrement l’“affect exploratoire” qui a été longtemps “kidnappé” par l’explorateur du lointain. “L’inexploré, ce ne sont plus des terres lointaines, ‘désertes’. Ce sont les tissages des vivants entre eux et avec nous, sous nos pieds, dans leurs dimensions éthologique, écologique et évolutionnaire, historiques, sociales et politiques. L’inexploré, ce sont les relations.” Il y a un peu de ça dans la chasse au trésor : on redécouvre autrement le plus proche. Rédimés par une intensité aventureuse à laquelle puise le désir de raconter, les environs se dépouillent de leur banalité. Ils redeviennent matière à des récits.
J’espère avoir, très modestement, contribué deux heures durant à cet infime réenchantement. Quoiqu’il en soit, je ne compte pas en rester là : j’attends avec impatience les occasions d’inventer d’autres jeux de piste ! »