Entretien

Clémence Guetté : “Je défends une lecture matérialiste de l’amitié”

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Clémence Guetté : “Je défends une lecture matérialiste de l’amitié”

Clémence Guetté. ©Sébastien Calvet/Mediapart

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Dans son essai Pour une politique de l’amitié (La Découverte), la députée La France insoumise Clémence Guetté propose d’attribuer un statut légal à l’amitié afin de répondre à la recomposition des liens dans nos sociétés. Au risque d’idéaliser ce sentiment ? Interview.


Face aux difficultés budgétaires, à la crise climatique ou encore à l’instabilité internationale, le thème de l’amitié pourrait presque paraître anecdotique. Pourquoi avez-vous tenu à en faire un enjeu de premier plan ?

CLÉMENCE GUETTÉ : Qu’il s’agisse des femmes qui élèvent seules leurs enfants ou des seniors qui aimeraient encadrer davantage par le droit des modes de vie communautaires, j’ai recueilli de nombreux témoignages qui font état d’une attente concernant une meilleure prise en compte de la thématique des liens sociaux et solidaires par les politiques publiques. Il ne s’agit pas uniquement d’une question privée. Nous faisons face à une véritable épidémie de solitude qui touche toutes les générations, avec un quart des Français qui déclarent se sentir seuls régulièrement, et plus d’un jeune sur deux entre 18 et 24 ans, selon diverses études. 750 000 personnes âgées se disent même en état de « mort sociale », selon le baromètre de l’isolement des personnes âgées mis en place par Les Petits Frères des Pauvres. Des chiffres qui sont sans doute largement sous-estimés, étant donné la part de honte et de tabou qu’il peut y avoir à assumer que l’on n’a pas d’amis, que l’on ne dispose pas de cet attendu social qu’est la « bande de potes ». 

 

À quoi est due cette « épidémie », selon vous ?

Cela n’a rien d’une volonté individuelle de repli. Je crois au contraire que l’on peut parler de maladie politique liée au système économique dans lequel nous baignons. Si vous avez la chance d’être actif sur le marché du travail, vous êtes soumis à des impératifs productivistes qui entrent directement en concurrence avec la possibilité d’un temps libre dédié aux amis, ou aux nouvelles rencontres. Qui plus est si vous avez des enfants : le manque de structures d’aide, de garde, d’accompagnement, vous force au repli sur la sphère familiale. Si, au contraire, vous n’avez pas d’emploi stable, ou pas d’emploi du tout, la précarité et le manque de pouvoir d’achat ne vous laissent que peu de loisir pour jouir d’une vie amicale épanouissante. Le fait de pouvoir nouer et entretenir des liens amicaux est fortement corrélé à la possibilité financière d’assurer le coût de certaines rencontres amicales comme les restaurants, les week-ends entre amis ou les enterrements de vie de jeune fille ou de garçon – on parle même désormais de « friendflation » pour désigner la façon dont l’amitié s’indexe à un coût qui augmente de plus en plus et à une performance financière.

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