Polémique
Coffin, Lagasnerie… Vers un nouveau “séparatisme” idéologique ?
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C’est sans doute le mot politique de la rentrée. Pour présenter son plan de lutte contre l’islam radical, Emmanuel Macron a employé le terme de « séparatisme » plutôt que celui de « communautarisme », pourtant bien ancré dans le paysage politique. Le 2 octobre, aux Mureaux, le chef de l’État a défini le séparatisme comme « un projet conscient, théorisé, qui se traduit par la constitution d’une contre-société ». Mais voilà qu’au même moment, des intellectuels militants ont semblé déployer un argumentaire très proche de ce « séparatisme » religieux : l’activiste Geoffroy de Lagasnerie, en appelant à « censurer » les opinions qu’il juge « injustes » ; et la militante féministe radicale Alice Coffin, en indiquant qu’elle souhaitait « éliminer symboliquement » les hommes.
Assiste-t-on à l’émergence d’un séparatisme idéologique ? Ces prises de position condamnent-t-il le débat démocratique ? On peut en tout cas avancer qu’elles constituent une remise en cause des théories du consensus démocratique, comme celle développée par Jürgen Habermas. Dans Morale et communication (Flammarion, 1999), le philosophe allemand défend l’idée d’une « éthique de la discussion », qui correspond à un idéal de la délibération rationnelle établissant des normes partagées par tous. Cette éthique s’appuie sur une « procédure » exigeante qui semble bien rendue obsolète par ces nouvelles pratiques militantes. Alors, faut-il renoncer à la discussion ?
- “L’invisibilisation de l’autre” comme moyen de lutte. Rappelons d’abord le contenu des déclarations qui ont mis le feu aux poudres. Sur les ondes matinales de France Inter, le 30 septembre, Geoffroy de Lagasnerie a suscité la polémique en indiquant : « Je suis contre le paradigme du débat et de la discussion […] Il faut reproduire un certain nombre de censures dans l'espace public pour rétablir un espace où les opinions justes prennent le pouvoir sur les opinions injustes. » Sur les réseaux sociaux, cette sortie lui a valu d’être accusé de « sectarisme » ou de « terrorisme intellectuel ». Le soufflet était à peine retombé qu’un autre incendie se déclarait du côté du féminisme. Alice Coffin, élue écologiste à la mairie de Paris et militante LGBT, a été menacée de mort et placée sous protection policière pour avoir expliqué pourquoi elle boycottait les œuvres masculines : « Il faut, à notre tour, les éliminer […] Nous avons le pouvoir, sans les éliminer physiquement, de priver les hommes de leur oxygène : les yeux et les oreilles du reste du monde. »
- Le débat démocratique, un idéal fragile. Y a-t-il vraiment quelque chose de commun entre Alice Coffin, Geoffroy de Lagasnerie et les islamistes, comme le suggèrent certains de leurs détracteurs ? Il apparaît de prime abord que dans ce schéma de pensée, toute discussion soit jugée inutile, voire nuisible, puisqu’elle occasionne une déperdition d’énergie tout en légitimant dangereusement le camp adverse. De sorte que tout consensus représente déjà une défaite. Mais le consensus n’est-il pas l’objet même du débat démocratique ? C’est en tout cas la conviction du philosophe allemand Jürgen Habermas, qui a théorisé l’idéal d’une délibération rationnelle suivant une « éthique de la discussion ». Dans Morale et communication, Habermas écrit que cette éthique « se réfère à une procédure qui consiste à honorer par la discussion des exigences normatives de validité. » En d’autres termes, les participants à un débat doivent échanger des arguments dans un cadre validé par tous. Cela suppose, entre autres, d’inclure dans la discussion « toutes les personnes concernées » : « Au lieu d’imposer à tous les autres une maxime dont je veux qu’elle soit universelle, je dois soumettre ma maxime à tous les autres afin d’examiner par la discussion sa prétention à l’universalité. »
- Les réseaux sociaux plus forts que la démocratie ? Or, c’est bien cette ouverture à « tous les autres » qui semble remise en cause par le séparatisme idéologique. Le désaccord ne porte plus sur le fond du débat, mais sur l’opportunité même que celui-ci ait lieu. Si la discussion n’aboutit qu’à un consensus mou ou tourne à un dialogue de sourds, il est dans les deux cas favorable aux dominants. La stratégie de la rupture peut donc sembler plus efficace. On peut également se demander dans quelle mesure la logique propre aux réseaux sociaux n’est pas en train de modifier l’espace public, en imposant de nouvelles « procédures » où l’internaute tout-puissant peut par exemple « bloquer » n’importe quel interlocuteur à sa guise et ne fréquenter plus que des « amis » qui pensent comme lui. Gageons en tout cas que ce débat sur les vertus du débat ne fait que commencer.