Récompense

Comment l’historienne Lyndal Roper, prix Holberg 2026, a renouvelé notre regard sur les sorcières

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Comment l’historienne Lyndal Roper, prix Holberg 2026, a renouvelé notre regard sur les sorcières

Le diable emmenant une sorcière en enfer par Olaus Magnus in Historia de Gentibus Septentrionalibus (Histoire des peuples du Nord), imprimée à Rome en 1555. © Grob / Kharbine / La Collection

Méconnue en France, l’historienne Lyndal Roper, première femme à être titulaire de la chaire Regius à l’Université d’Oxford et autrice de The Witch in the Western Imagination et de Witch Craze, terror and fantasy in Baroque Germany, a reçu le prestigieux prix Holberg, qui récompense une œuvre marquante en sciences humaines. Retour sur son analyse des grandes chasses aux sorcières.


 

Résistance au patriarcat, survivance païenne… Les analyses de la sorcellerie en Occident ne manquent pas. Elles se sont multipliées, notamment à la faveur des relectures féministes des grands épisodes de chasse aux sorcières. L’originalité de l’approche de Lyndal Roper, lauréate du prix Holberg 2026, consiste à interpréter la sorcellerie comme réverbération de l’inconscient collectif d’une époque, de ses angoisses, de ses terreurs. « Les accusations de sorcellerie formaient un labyrinthe de miroirs où les voisins voyaient leurs propres peurs […] reflétées dans la figure de la sorcière », écrit-elle dans Witch Craze. Terror and Fantasy in Baroque Germany, paru en 2004 et inédit en français.

Passage à la question et cure freudienne

L’historienne australienne trace un parallèle entre la procédure de l’aveu judiciaire et la cure freudienne. La sorcellerie était un « fantasme », « dans le sens où elle a donné une structure à des terreurs et à un chagrin indicibles, en les traduisant en un récit reconnaissable. » Les sorcières permettaient « d'expliquer, d'un point de vue moral, à qui incombait la responsabilité des décès et des maladies qui, sans cela, auraient pu paraître d'un hasard cruel ».

Lyndal Roper est tout particulièrement frappée par la similitude des récits que font, lors de leurs procès, les femmes accusées d’avoir pactisé avec le diable. L’inquisiteur habile parvient en général à obtenir de la sorcière qu’elle rende compte « de son étrangeté, de son sentiment de ne pas être à sa place, qui fasse sens pour les deux parties », comme le résume la journaliste Kathryn Hughes, dans son compte rendu du livre pour le Guardian. Quand un récit ne colle pas avec la trame habituelle, les supposées sorcières repassent à la question, comme on disait pour parler de la torture, jusqu’à parvenir à un résultat qui cadre avec les « attentes ». N’allons pas en conclure que les femmes étaient simplement les victimes passives des grands procès : la chercheuse souligne qu’elles participent souvent activement à la construction du récit, reformulant les accusations dans leurs aveux. Quoique souvent marginale, la sorcière elle aussi appartient à la communauté qui, dans le récit de sorcellerie et l’exécution de son personnage principal, comble certains besoins socio-psychiques. 

Menaces sur la fertilité

Quels besoins ? En premier lieu, l’enjeu reproductif, qui hante un monde agraire menacé par la pénurie, et où prennent place, le plus souvent, ces chasses aux sorcières. « La société devait trouver un équilibre difficile : de trop grandes restrictions à la fertilité pouvaient mettre en péril la reproduction de la société ; mais trop peu de restriction pouvait conduire à un nombre important de mendiants », étant donné les ressources limitées. « Les femmes qui étaient mariées et fertiles portaient le fardeau d’assurer la perpétuation de la génération suivante. […] Cette attitude protectrice invitait à voir des menaces à la fertilité rodant partout », à une époque où, de fait, la mortalité infantile était toujours élevée.

“Souvent veuve, échappant donc à l’autorité masculine, la vieille femme devient l’accusée idéale”

Ce n’est pas pour rien si la sorcière est accusée parfois de rendre infertile, et fréquemment de s’en prendre aux enfants (la fabrication d’onguents supposément démoniaques nécessitait, selon les récits, des os de bébés broyés). Lyndal Roper repère ainsi un schéma très fréquent lors des procès : une jeune mère en âge d’enfanter accuse une vieille femme ménopausée d’avoir fait du mal à son enfant. Âgée, la supposée sorcière ne pouvait plus participer aux activités essentielles de la communauté, à commencer par la reproduction. Par ailleurs souvent veuve, échappant donc à l’autorité masculine, la vieille femme devient l’accusée idéale : on se prend à imaginer que son envie jalouse est à l’œuvre lorsqu’un malheur advient.

« La sorcellerie est née en partie des tensions entre les femmes qui venaient d'accoucher et souffraient de la désorientation suivant l'accouchement, celles dont les jeunes enfants étaient morts et celles qui ne pouvaient plus avoir d’enfants »

Trouble démoniaque dans le désir

Le cœur des récits de sorcellerie est, en général, la visitation par le diable, souvent sous les traits d’un bouc, avec lequel la sorcière copule. Le caractère sexuel de la scène et sa dimension évidemment perverse résonnent avec les angoisses de l’époque. La sorcière se livre à une sexualité non reproductive. Stérile, son corps n’en est pas moins sexuel, ce qui provoque un trouble dans le désir. Ses agissements maléfiques ont toujours un rapport avec la fertilité au sens large, qu’il s’agisse de l’empoisonnement des champs ou du détail.

➤ À lire aussi : le point de vue de la sorcière et de l’inquisiteur, entretien avec l’historien Carlo Ginzburg.

Telle est la manière dont naît la figure de la sorcière, au Moyen Âge. Celle qui ressurgit après la fin des grandes chasses au XVIIIe siècle, par exemple dans les contes des frères Grimm et d’autres, est un peu différente. Il est toujours question, dans bon nombre de récits, de rivalités et d’enfants martyrisés : les sorcières offrent des pommes empoisonnées et dévorent de petits garçons dans leurs cabanes forestières. Mais la présence de ces images alimentaires témoigne bien d’une sortie d’un monde de la pénurie agraire. Le contexte a changé. La sorcière « a été reléguée au monde de la chambre d’enfant, où son histoire s’est transformée en une version cauchemardesque […] de la relation mère-enfant, de ces éléments primitifs que sont la haine, la cruauté, l’amour dévorant et l’abandon ». La sorcière n’est plus la figure en laquelle se cristallisent les angoisses de la société. 

Une approche plus existentielle que féministe

L’approche de Lyndal Roper se distingue en partie des autres grandes interprétations du phénomène des chasses aux sorcières. Ainsi, l’historien français Robert Muchembled, auteur de La Sorcière au village (1979), voyait d’abord dans les chasses une logique de discipline sociale permettant d’établir une forme de contrôle des populations et d’imposer une morale plus stricte dans un contexte de troubles religieux. La lauréate du prix Holberg insiste davantage sur la dimension psychique de ce phénomène : sans nier le rôle des structures socio-politiques qui expliquent l’existence des chasses comme phénomènes de pouvoir, elle interroge, en sondant l’inconscient collectif déposé dans les récits, la forme particulière prise par cette vague de mise au pas.

D’un autre côté, elle n’épouse pas tout à fait non plus les lectures féministes liées à la sorcellerie, qui connaîtront un grand succès en France à partir des années 2010 avec notamment le livre de Mona Chollet, Sorcières. La Puissance invaincue des femmes (2018). Les féministes interprètent les persécutions des sorcières comme un effet répressif du patriarcat. Lyndal Roper, elle, insiste sur des angoisses qui, pour être liées aux corps féminins, rejoignent la question plus large, existentielle, de la fertilité et traversent toute la société. Elle montre d’ailleurs que ce sont souvent des femmes qui en accuseront d’autres de sorcelleries, et que les sorcières joueront un rôle actif dans la constitution des narratifs. Bref, sans évacuer les thèses précédentes, Lyndal Roper les complète de manière documentée et assurément neuve. 

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Féminisme