La lettre du mercredi
Comment se payer de mots
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« Aujourd’hui, je voudré vous parlez d’ortografe. Le ministre de l’Éducation nationale a tenu hier une conférence de presse en banlieue parisienne, à l’approche des épreuves du brevet et du bac, pour rappeler ce qui doit être attendu de ces examens. Se payait-il de mots ?
Je vous écris alors que nous sommes en plein bouclage d’un numéro anniversaire – le numéro 200 ! Il vous réserve des surprises, que j’espère pas d’orthographe. Car nous soignons depuis 20 ans la relecture, qui franchit chez nous un nombre d’étapes particulièrement important. Nous avons parfois de vifs débats avec les secrétaires de rédaction sur la manière d’écrire, de conjuguer ou, plus généralement, de l’opportunité de faire évoluer nos usages s’agissant de l’écriture inclusive ou des accords de proximité, par exemple. Ces échanges laissent rarement indifférents. En général, notre arbitre, c’est “le Jouette”. Ce Dictionnaire d’orthographe et d’expression écrite conçu par André Jouette recense les pièges de la langue et liste ses merveilles. Le rédacteur en chef, très à cheval sur l’orthotypographie, d’un journal sur le spectacle vivant, où j’ai débuté dans la profession autrefois, m’en a légué un. J’ai été à bonne école.
“La politesse de la langue”
Je peux donc difficilement dédire Édouard Geffray. Il affirmait lors de sa conférence de presse à Arcueil (Val-de-Marne), ce 19 mai, qu’“avoir le baccalauréat doit attester d’un certain niveau de maîtrise de la langue”. En épigraphe du “Jouette”, on lit ces deux exergues : “L’orthographe est la propreté du style”, du critique Charles-Augustin Sainte-Beuve, et celle-ci de son confrère Jean Guéhenno : “L’orthographe est la politesse de la langue.” Je plussoie. Politesse, élément de socialisation, structure de la pensée, goût du raffinement… d’Aristote aux Immortels de l’Académie, nombreux le soutiennent. Alain précise dans ses Propos sur l’éducation (1932) que “l’orthographe est de respect ; c’est une sorte de politesse. […] On dit que l’orthographe est difficile ; mais la danse et la politesse sont difficiles de même ; c’est grand profit quand on les sait ; c’est déjà grand profit de les apprendre.” Quant aux fautes, elles renvoient, pour lui, à “une manière négligée et emportée”.
Gare aux contrevenants !
Mais… j’ai vu aussi la violence que peut induire la maîtrise de la langue. Mon ami d’enfance a souffert de dyslexie. Tout son parcours scolaire a été handicapé par cette difficulté, qui passait alors pour un “échec”. Il raisonnait parfaitement mais était systématiquement sanctionné à l’écrit. Nous sommes aujourd’hui devenus plus sensibles à ces troubles du langage, mais l’orthographe reste un outil de distinction, qui sanctionne, classe, exclut. Dans un CV ou une lettre officielle, même dans des échanges informels sur un site de rencontre, une langue mal tenue vous met rapidement hors jeu. Nombreux sont ceux qui, de Voltaire à Foucault en passant par Roland Barthes, ont fait de la maîtrise du texte un exercice arbitraire du pouvoir. Ce sont des codes de distinction qui, pour Pierre Bourdieu, participent à la reproduction sociale.
Dans Ce que parler veut dire, le sociologue souligne que “la langue officielle a partie liée avec l’État. […] Nul n’est censé ignorer la loi linguistique qui a son corps de juristes, les grammairiens, et ses agents d’imposition et de contrôle, les maîtres de l’enseignement, investis du pouvoir de soumettre universellement à l’examen et à la sanction juridique du titre scolaire la performance linguistique des sujets parlants”. S’agissant de performance, pour qui a déjà lu les devoirs d’une classe de terminale, dire (comme le ministre) qu’une copie trop mal écrite ne doit pas avoir la moyenne à l’examen, c’est se payer de mots… au risque de faire chuter drastiquement les statistiques du ministère – 96,4% de réussite au bac général en 2025 !
Jouer avec les mots ?
Bref, je goûte les beautés de la langue et je reconnais ses difficultés. J’aime la rectitude mais je suis ambivalent, et je comprends qu’insister, à un mois du bac, sur la sanction plus que sur l’apprentissage puisse sembler rhétorique et vain. Alors, que faire de ces fautes ? J’ai une politesse, hors académie : je cherche à m’en réjouir et traque les heureux accidents qui dérident un usage trop rigide de la langue. Les facéties des poètes involontaires, les néologismes des enfants et les métissages francophones… En somme, toutes les fourches qui languent. »
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