La lettre du lundi
Comment voulons-nous être policés ?
Paris, le 8 juillet 2023. Cordon policier lors d’une manifestation contre les violences policières et en hommage a Adama Traoré, Nahel Merzouk et aux personnes décédées des mains de la police. © Pauline Tournier/Hans Lucas/AFP
« Dans la foulée des émeutes consécutives à la mort du jeune Nahel, un débat s’est engagé quant à la question de savoir si nous n’étions pas engagés dans un processus de “décivilisation”, selon la formule empruntée par Emmanuel Macron au sociologue Norbert Elias. Encore faudrait-il savoir ce qu’on entend par “civilisation” avant de se désoler de sa disparition. Comment fabrique-t-on des êtres civils ? Dans notre histoire, deux conceptions s’opposent, qui se disputent encore nos suffrages.
Qu’est-ce que la civilisation ? Comment produit-on la civilité ? Interpellé par le débat sur la “décivilisation” qui a suivi les émeutes urbaines, je me suis souvenu de deux articles très éclairants du linguiste Émile Benveniste (1902-1976) – auteur du fameux Vocabulaire des institutions indo-européennes (1969).
Dans le premier, intitulé “Civilisation : contribution à l’histoire du mot” (que l’on retrouve dans Problèmes de linguistique générale I, Gallimard, 1966), Benveniste attire l’attention sur un paradoxe historique : alors que le phénomène de civilisation nous renvoie à la plus haute Antiquité, lorsque les communautés humaines se sont engagées sur la voie de la “civilisation” et ont peuplé la terre de “civilisations” distinctes, le mot lui-même est proprement moderne. Il fait une première apparition au XVIe siècle dans une acception juridique : “civiliser”, en droit, cela veut dire rendre civil un procès criminel. Mais ce n’est qu’au XVIIIe siècle que le terme acquiert sa signification pleine et entière, avec le marquis de Mirabeau qui l’introduit dans L’Amy des femmes (1758), sous-titré Traité de la civilisation. Remarquant que cette notion est utilisée pour désigner “l’adoucissement des mœurs, l’urbanité, la politesse, et les connoissances répandues de manière que les bienséances y soient observées et y tiennent lieu de loix de détail”, Mirabeau relève que “tout cela ne présente que le masque de la vertu et non son visage, et la civilisation ne fait rien pour la société si elle ne luy donne le fond et la forme de la vertu”. Une réserve qui donne à penser que l’idée de civilisation se double dès son surgissement d’un soupçon relatif à sa dimension disciplinaire, voire policière. “Pour Mirabeau, remarque Benveniste, la civilisation est un procès de ce qu’on dénommait jusqu’à lui la ‘police’, un acte tendant à rendre l’homme et la société plus ‘policés’, l’effort pour amener l’individu à observer spontanément les règles de la bienséance et pour transformer dans le sens d’une plus grande urbanité les mœurs de la société.” Au moment où la modernité européenne opte définitivement pour la voie du commerce, des Lumières et de la République, le mot de “civilisation” atteste la prise de conscience du lent procès historique et éducatif par lequel l’humanité a initié ce chemin, en s’arrachant peu à peu à sa sauvagerie initiale et en exerçant sur elle-même une sorte de “polissage” disciplinaire.
Or quel est le ressort de ce polissage ? Comment produit-on la civilité ? Un élément de réponse figure dans un deuxième texte de Benveniste, consacré à une notion proche de la civilisation, celle de citoyenneté (“Deux modèles linguistiques de la cité”, que l’on retrouve dans Problèmes de linguistique générale II, Gallimard, 1974). Le linguiste s’étonne de l’ignorance où nous sommes de l’origine du mot citoyen. On le croit issu du latin civis, lui-même issu de civitas (Cité), comme si le citoyen se définissait par son appartenance à la Cité. Cette vision est cependant fausse. Car c’est civitas (la Cité) qui est dérivé de civis (le citoyen), et non l’inverse. Civis est d’ailleurs souvent utilisé au possessif (“civis meus”, “civis nostris”) : c’est un terme de valeur réciproque, de dépendance mutuelle qu’il faudrait plutôt traduire par “concitoyen”. “On est le civis d’un autre civis avant d’être civis d’une certaine ville”, affirme Benveniste. Dans ce cadre, l’institution, la Cité, la civitas, désigne l’ensemble des cives. Et elle présuppose l’existence d’une communauté qui a une image d’elle-même et de son histoire, comme des liens qui existent entre ses membres. Toutefois, les choses se passent autrement dans la langue et le modèle grecs. Ici, le citoyen, qui se dit politès (πολίτης), est dérivé de pólis (πόλις), la Cité – une cité qui est donc considérée comme le terme de base conférant au citoyen sa réalité, c’est-à-dire ses droits et ses devoirs, ses charges et ses privilèges. Derrière ce lexique, ce sont donc deux modèles de citoyenneté qui s’opposent : chez les Grecs, on part de l’institution pour former le citoyen ; chez les Romains, on part de la qualité du lien entre citoyens pour construire, sur cette base, l’abstraction de la collectivité.
En quoi ce détour par l’histoire de notre lexique politique éclaire-t-il notre actualité ? Face à l’inquiétude sur l’état de civilisation contemporaine, entendue au sens de l’état policé des relations sociales, certains tendant à considérer, de manière très romaine, que c’est le manque de “francité” – au sens du lien communautaire de dépendance mutuelle existant entre les citoyens – qui est au cœur de la crise. Alors que d’autres tendent à penser, de manière toute grecque, que c’est l’incurie de la pólis (c’est-à-dire de la Cité et de l’État) qui est responsable de la crise, incapables que ces entités se montrent d’assurer à chacun les garanties liée à son statut et à ses droits. Dans le premier cas, la civilité est la condition de jouissance des droits politiques. Dans le second, elle est le résultat de l’exercice de ces droits. Dans le premier cas, la police est là pour contrôler l’existence première de la civilité ; dans le second, elle contribue, par son exemplarité, à la faire exister.
Avant d’envisager les remèdes à la crise de civilité actuelle, peut-être faudrait-il se mettre au clair sur le sens que l’on donne à ce concept. Ce qui revient à décider si l’on veut être policé à la manière des Grecs… ou des Romains. »
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