La lettre du jeudi

Correspondances de guerre

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Correspondances de guerre

© Joanna Kosinska/unsplash

« Aujourd’hui, c’est spécial boomer névrosé : et vous, qu’auriez-vous fait pendant la guerre ? Vous n’en savez probablement rien, moi encore moins. Mais ce n’est pas une raison pour écarter la question. Qu’est-ce qui fait qu’on fait ce qu’on fait (ou non) lorsque se profile l’une des quelques bifurcations existentielles qui se présentent au cours d’une vie ? “Moi, je suis moi et mes circonstances”, affirme le philosophe José Ortega y Gasset : d’accord, mais dans quelles proportions ? Pour l’évaluer sur des exemples, j’ai plongé dans les archives de mon père, Londres 1940 et 1941.

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En préparant ce numéro sur la guerre, j’ai lu la correspondance envoyée et reçue par mon père, grosso modo entre septembre 1940 et décembre 1941, période durant laquelle il est successivement commandant du sous-marin Surcouf, puis chef d’état-major particulier du général de Gaulle. Sans but précis, sinon une curiosité tardive et le souci de récolter quelques indices ou plutôt des impressions sur ce qui fait qu’on choisit de combattre, résister, collaborer ou planter ses choux. À ce propos, j’ai fait chou blanc. Nulle formule définitive, sèche comme un fer de lance, qui expliquerait le comportement des uns ou des autres. Mais face aux circonstances, on lit les doutes à la croisée des chemins.

Deux exemples : lorsqu’il débarque en mai 1940 à Southampton avec une flottille de chalutiers ralliés in extremis dans le port de Boulogne, mon père est assigné dans un camp de transit. Cette procédure de sécurité dure quelques semaines. Au détour d’une lettre, il raconte (à l’un de ses frères) que le moral d’une majorité des officiers et soldats français s’y dégrade, tandis que s’accentuent le ressentiment contre les Britanniques d’une part, l’admiration pour le Maréchal (Pétain) et parfois pour Hitler d’autre part. L’armistice signée, ceux qui veulent rentrer en France peuvent embarquer sur le Massilia ou un autre paquebot affrété pour l’occasion : “Certains tentent d’être rapatriés en espérant vendre à Vichy la liste de leurs camarades qui veulent continuer le combat, il y en a même un dans les bagages duquel on a découvert un plan détaillé du port de Liverpool sur lequel il avait obligeamment cerclé au crayon des cibles pour un éventuel bombardement allemand.” D’autres veulent tout simplement rentrer chez eux et oublier la guerre qui leur paraît perdue. Mon père, quant à lui, explique avoir “longuement hésité” : “J’avais trop envie de rentrer à la maison […] mais j’aurais eu honte de me représenter devant les miens ayant déserté mon poste de combat”. Si le sort avait voulu qu’il soit en poste à Bordeaux ou Toulon plutôt qu’à Cherbourg, qui plus est avec une famille à charge, poursuit-il en substance, peut-être aurait-il agi différemment.

Autre exemple qui m’a particulièrement frappé, celui de l’enseigne de vaisseau seconde classe Serge K. qui écrit qu’il n’admettra “jamais la capitulation” et ne se résoudra “jamais à des ordres de soumission à l’Allemand”. Soulignant au passage l’atmosphère vichyssoise du camp de Trentham où il est assigné, il réclame une intervention afin d’obtenir la nationalité canadienne pour lui, sa femme et son bébé de 10 mois, restés en France. “Ma famille mise à l’abri, explique-t-il à mon père, je retournerai me battre.” Après enquête, son dossier est écarté. Deux mois plus tard, K. rejoint sa famille à Saint-Malo. Un an après, il rejoint la direction régionale de la police des affaires juives à Montpellier et, dans un second temps, l’Abteilung 6 comme agent de renseignement à Toulouse. En 1945, on retrouve sa trace en Alsace, Oberscharführer (“adjudant”) dans la SS lorsqu’il est fusillé sans procès par les troupes de Leclerc.

En d’autres circonstances, les uns et les autres auraient emprunté des chemins différents. Mais à quel point ? J’ai retenu comment Raymond Aubrac – c’était en 2011, il avait 97 ans –, camarade de Jean Cavaillès, l’un des fondateurs du mouvement de résistance Libération-Sud – et plus tard commissaire de la République chargé de l’épuration –, haussait les épaules : “On juge les événements au fur et à mesure qu’on les vit, j’ai fait ceci, j’ai fait cela, c’était les circonstances.” Revenons à la case départ : il y a le caractère, le moi, et il y a les circonstances, les choses de la vie, qui révèlent, accentuent ou au contraire oblitèrent tel ou tel aspect du moi. Je ne connais pas les proportions.

“Toute vie est plus ou moins une ruine dans les décombres de laquelle nous devons découvrir ce que la personne aurait voulu avoir été”, note Ortega y Gasset. Il n’est pas beaucoup plus facile de découvrir ce qu’elle a été, mais tout de même, il y a des bifurcations éloquentes. »