Sur le bout de la langue

Corriger ou pas les fautes des élèves ? Petite philosophie de l’“ortaugrafe”

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Corriger ou pas les fautes des élèves ? Petite philosophie de l’“ortaugrafe”

Émile-Auguste Chartier dit Alain, Erasme, Pierre Bourdieu, Jacques Derrida. © Domaine public, Bernard Lambert/CC BY-SA 4.0_wikimedia commons, Baltel /Sipa

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Faut-il continuer à réformer l’orthographe ? Sanctionner les fautes ou ne pas trop y prêter attention lorsque l’on corrige une copie ? Mais peut-on bien penser sans respecter ces règles ? Alors que le corps enseignant se dispute sur ces questions, « lé filosofes » – des Grecs à Derrida, en passant par Alain ou Bourdieu –, « ce panchent çur se grâve praublaime ». 


 

Définie comme conformité de l’écrit à une norme linguistique, l’orthographe a peu attiré l’attention des philosophes. Plus enclins à enquêter sur l’étymologie des mots comme le fait Platon dans le Cratyle ou à produire des néologismes en guise de concepts, la plupart d’entre eux n’ont pas cherché à comprendre ce qui se cache derrière une faute lexicale (tranquilité), grammaticale (elles sont verts) ou d’homophonie (il va a Londres). Pourtant, l’orthographe dit beaucoup sur la formation de l’esprit, sur le pouvoir symbolique des mots et même sur la conception du langage. 

Les Grecs contre le barbarisme 

Dans l’Antiquité grecque la maîtrise de l’orthographe passe d’abord par celle de la parole. Pour bien écrire, il faut savoir bien parler, gage d’appartenance à une civilisation supérieure. 

C’est pourquoi la faute lexicale est appelée « barbarisme ». Originellement, c’est Homère qui invente le mot barbarophonos pour désigner les Cariens qui combattent aux côtés des Achéens mais qui écorchent la langue grecque. Puis Strabon généralise l’idée selon laquelle les barbares ont une prononciation lourde (trachystomes) et empâtée (pachystomes), reflet de leur ignorance. Et c’est pourquoi Aristophane, le plus célèbre des auteurs de comédies, fait parler les Perses dans un grec ridicule, comme dans Les Thesmophories où il fait dire à un archer Scythe : « moi toi prendre » (ego lambanei autos). 

Cette approche ironique a son pendant positif chez Isocrate, élève de Socrate, mais aussi du sophiste Gorgias. Éducateur, ce dernier estime que parmi les cinq savoirs nécessaires à la formation des jeunes grecs, la maîtrise de la langue est essentielle. Or celle-ci requiert une orthographe régulière, claire et euphoniquement équilibrée : bien écrire, c’est aussi savoir choisir ses mots. 

“Pour Socrate, l’idéal serait de pouvoir ‘aller aux choses sans les mots’”

L’orthographe doit ainsi servir la lexis, véritable prose d’art qui bannit l’ornement superflu (l’asiatisme) au profit de la simplicité (l’atticisme), parce que celle-ci favorise la conceptualisation, comme on le voit dès l’incipit du Panégyrique d’Isocrate où il écrit sans emphase : « Beaucoup de discours portent sur les mêmes sujets, mais ils ne sont pas formulés de la même manière. » Cependant ce projet d’une fixation de la pensée par l’écriture droite sera dénoncé par Platon dans le Phèdre et dans le Cratyle, où il lui apparaît que la lexicographie est toujours corrompue : l’idéal serait de pouvoir « aller aux choses sans les mots » (439b), dit Socrate. 

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