La lettre du jeudi

Crèche (morte-)vivante

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Crèche (morte-)vivante

© Unsplash

« Pour les jeunes parents, le mois de juin n’est pas seulement le temps des beaux jours. C’est aussi le moment honni du “choix du mode de garde”. Aujourd’hui, 80% des familles concernées échouent à obtenir le graal – une place en crèche publique – et sont condamnées à se débrouiller pour pallier les manques de l’État. Une source d’angoisse infinie, et pour cause : qui serait prêt à confier sa progéniture à n’importe qui ?

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Comme tout le monde, j’avais entendu pis que pendre de ces établissements. Obsession de la rentabilité, cas de maltraitance… Les scandales révélés par Victor Castanet dans son livre-enquête Les Ogres (Flammarion, 2024) m’avaient largement échaudée. Pourtant, après avoir rencontré quelques nounous au regard torve, je m’étais dit qu’il fallait laisser une chance à ces Babilou et Petits Chaperons rouges, quand bien même ils étaient gérés par des loups. Mon compagnon et moi sommes donc allés visiter une crèche privée.

Ce qui m’en a dégoûtée ? Ce ne sont ni les locaux exigus ni le manque de motivation des neurasthéniques puéricultrices présentes ce matin-là, qui semblaient s’ennuyer mortellement en observant du coin de l’œil des grappes de bébés rampant sur des matelas aux couleurs criardes. Ce ne sont pas non plus les racontars qui couraient au sujet de cet établissement : une voisine m’avait confié en avoir retiré son mouflet après avoir appris que la directrice confisquait les goûters de ses petits pensionnaires pour les donner à son propre enfant ! Une ogresse, ai-je songé en découvrant cette dernière, une femme énorme et sévère : je l’imaginais en train de dévorer non seulement les Pom’Potes, mais aussi les enfants eux-mêmes. “Tu exagères”, a protesté mon compagnon lorsque je lui ai donné mon impression, fustigeant à raison mes tendances paranoïaques et grossophobes. “Notre petite sera très bien ici.”

Un point aurait dû cependant nous dissuader : les conditions contractuelles. Sachez que les crèches privées n’offrent de places pérennes qu’aux parents dont les entreprises les ont réservées et financées à l’année. Pour ceux qui n’ont pas la chance d’être employés par une richissime boîte du CAC40, elles ne proposent que des places précaires : en gros, elles acceptent de garder votre enfant à un prix réduit, mais il peut être viré à tout moment si des parents subventionnés par leur patron se pointent pour récupérer la place. Ainsi notre société capitaliste, non contente d’avoir accouché du CDD renouvelable ou du titre de séjour à durée limitée, a-t-elle réussi à étendre la précarité à la petite enfance en inventant le berceau éjectable !

C’est pourtant autre chose qui a achevé de nous faire fuir : l’absence de lumière. La crèche était située au fond d’une cour, au rez-de-chaussée, et ses fenêtres étaient obstruées par des caches. À Berlin, où j’ai vécu, les Kindergärten donnent quasiment toujours sur un extérieur, et les enfants visitent régulièrement le Streichelzoo, une sorte de petite ferme où déambulent des animaux qu’ils peuvent caresser. Étymologiquement, la crèche signifie “mangeoire”. Nourrie aux références bibliques, je m’imagine naïvement qu’un bébé doit grandir en plein air, idéalement auprès d’animaux : je ne vais pas jusqu’à exiger la présence d’un âne et d’un bœuf en plein Paris, mais disons que pouvoir courir après un pigeon une fois de temps en temps me semble constituer le minimum vital pour un enfant. Or il n’était pas question de sortir les petits dans la rue pour les employés de la crèche privée, dont l’objectif est de minimiser les risques.

Cet enfermement de fait m’a laissée pantoise. À quel moment avons-nous collectivement renoncé à ce que les enfants voient le ciel ? Récemment, la Fondation Jean-Jaurès a publié une étude intitulée “J’éprouve donc je suis. Des politiques du sensible pour réhumaniser notre quotidien”. Son constat ? Nous négligeons nos cinq sens – l’odorat, le toucher mais aussi la vue, qui souffre d’un véritable “appauvrissement écologique”, si j’en crois l’essai que lui consacre Paul Klotz. “La vue est sacrée au bonheur des individus”, affirme-t-il – or elle partout malmenée. Nous ne voyons plus d’arbres, plus d’étoiles, plus de paysages. C’est vrai des adultes, et tout particulièrement des enfants, me semble-t-il. Ces derniers non seulement ne sortent plus, mais ils sont également privés d’imaginaire : d’après une étude menée par la biologiste Anne-Caroline Prévot – et citée dans le rapport de la fondation –, les films d’animation réalisés par le studio Disney ne montraient des paysages que dans 50% de leurs scènes d’extérieur en l’an 2000, contre 80% en 1940. Un effondrement du rapport visuel à la nature qui a sans doute des effets sur notre psyché et sur celle des tout-petits. Après tout, on sait que la violence conjugale diminue et qu’on se remet plus facilement d’une maladie lorsqu’on a vue sur des arbres. Paul Klotz cite Condillac et son Traité des sensations (1754) pour pointer le lien entre la richesse des expériences sensorielles et le développement du sentiment moral, avant de plaider pour un “droit au paysage”, au même titre qu’on réclamait autrefois un “droit à la ville”. Et si l’on commençait par élever nos enfants en plein air ? »