Découverte

Critique de la raison pornographique : un texte inédit, et érotique, de Jürgen Habermas

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Critique de la raison pornographique : un texte inédit, et érotique, de Jürgen Habermas

Jürgen Habermas. © Wolfram Huke/Wikimedia Commons/CC-BY-SA-3.0

Voici un document exceptionnel : un texte peu connu en France, rédigé en 1962 par le grand philosophe allemand récemment disparu Jürgen Habermas. Ce qui en fait la puissance et l’originalité, c’est qu’il est érotique, voire carrément pornographique. Nous vous le présentons en exclusivité, avec l’aimable autorisation des ayants-droits. 


 

Nous publions aujourd’hui en traduction française un document original que nous ont fait parvenir nos collègues de l’édition allemande de notre magazine : il s’agit d’un texte inédit du philosophe Jürgen Habermas disparu le 16 mars dernier, qui remonte à l’année 1962 et était conservé jusqu’à présent dans les archives de l’université de Heidelberg. Or, ce texte qui de toute évidence n’était pas connu du grand public mais seulement de quelques universitaires travaillant sur le corpus habermassien, tranche radicalement avec le sérieux auquel l’auteur de la Théorie de l’agir communicationnel (1981) nous a accoutumés : il s’agit en effet d’un écrit érotique, voire carrément pornographique, qui pourrait faire rougir jusqu’aux oreilles Maïa Mazaurette.

Quelques rappels biographiques et historiques permettront de resituer le contexte et de mieux saisir ce qui ressemble à un bref égarement de cette figure incontournable de la rationalité européenne. Jürgen Habermas est né le 18 juin 1929. Il a soutenu sa thèse de doctorat en 1954 sur « L’Écartèlement dans la pensée de Schelling », une thèse dont le style subissait encore l’influence de Martin Heidegger – ce qui permet de comprendre le choix de la suggestive exergue du document que nous publions aujourd’hui. La position adoptée par Jürgen Habermas vis-à-vis de Heidegger, à cette époque, ne manque pas d’ambivalence, puisqu’il a fustigé dans un article retentissant les douteuses allusions de Heidegger au nazisme contenues dans l’Introduction à la métaphysique en 1953, tout en subissant encore par-devers lui l’influence du maître de la Forêt-Noire. Mais d’autres horizons intellectuels s’offrent à Habermas à la même époque : ainsi, il commence à lire les penseurs américains et rencontrera même en 1956 Herbert Marcuse, auteur d’Éros et Civilisation (1955), ouvrage décoiffant qui sera la bible de la génération hippie. Même si cela n’a apparemment rien à voir, il convient de plus de souligner que l’Allemagne de l’Ouest s’ouvre assez tôt à la libération des mœurs : en 1962, la firme allemande Beate Uhse AG, qui produit à la fois des sextoys et des vidéos à caractère explicite, ouvre le premier sex-shop du monde à Flensburg, en avance à la fois sur la Californie, Pigalle et Macao. De quoi ébranler jusqu’à l’immarcessible sérieux de celui qui n’appréciait le patriotisme que constitutionnel et prônait un usage plus sensé que sensible de la langue dans l’espace public ? Nous laissons aux lectrices et aux lecteurs le soin de juger sur pièces.

Sur les perturbations zoosymboliques de l’agir intersubjectif

« Le monde ouvert cherche à captiver la terre dans un ajointement mondain ; la terre attire en retour le monde en soi et l’entraîne vers son fond obscur » — Martin Heidegger, De l’origine de l’œuvre d’art (1949)

(« Die eröffnete Welt sucht die Erde in ein Weltgefüge zu entrücken ; die Erde zieht die Welt in sich zurück und rückt sie ein in ihren dunklen Grund ») 

 

« Il n’est pas inutile, pour une théorie matérialiste de la communication encore à l’état naissant, de partir non pas des formes stabilisées de l’échange linguistique, mais de ces scènes-limites où l’entente vacille au point de révéler, par contraste, ses présuppositions cachées. Car ce n’est jamais dans la conversation civile, déjà filtrée par les conventions d’un monde vécu suffisamment pacifié, que se laisse observer avec le plus de netteté la structure de l’agir orienté vers l’intercompréhension ; c’est bien plutôt dans les épisodes où l’imaginaire archaïque, l’excitation, la corporéité, le regard, la découverte à cru des ouvertures nombreuses et succulentes que présentent les zones érogènes se nouent en une constellation où les participants ne maîtrisent plus la libre expression de leurs élans primesautiers.

J’appellerai provisoirement ce type de constellation une situation de brouillage libidinal des prétentions à la validité. Elle se caractérise par ceci que les sujets engagés dans l’interpénétration continuent, en un sens minimal, à s’adresser les uns aux autres par de vagues borborygmes, onomatopées, parfois même par des injures performatives ou de brèves injonctions, sans toutefois que ce qu’ils s’adressent pour ainsi dire en grognant ne puisse être encore ramené ni à une proposition constative, ni à une norme explicite, ni à l’expression transparente d’une pensée d’inspiration kantienne. Le corps y parle, certes, mais dans une langue antérieure à la grammaire ; il signifie, mais sous le régime d’une surcharge à la fois phallique et vulvaire, callipyge et mammaire telle que toute tentative pour maintenir un équilibre même partiel entre signifié et signifiant serait fatalement vouée à l’échec.

Une telle scène d’orgie ne suspend pas la communication ordinaire : elle la radicalise. Elle oblige à reconnaître que les sujets ne se rencontrent jamais comme de pures consciences, mais toujours déjà comme des êtres incarnés, historiquement stratifiés, traversés par des images collectives où se sédimentent le goût pour la domestication et la soumission, la peur et l’attrait goulu pour les fluides corporels, la soif du prestige comme la quête de l’abjection, ainsi bien sûr que le désir de transgresser la frontière qui sépare l’humain de ce qu’on appelle, d’une manière trop rapide, l’animalité. Là où la bourgeoisie cultivée veut croire que la raison se fonde sur l’évacuation de ces appels intempestifs au coït partagé par consentement mutuel, il faut au contraire voir que la raison communicationnelle n’émerge qu’en se dégageant sans jamais s’en affranchir complètement d’une liesse contagieuse et proprement osmotique.

L’irruption de figures canines – rottweilers et labradors – dans cette scène de proximité extrême n’a donc rien d’anecdotique. Le chien, ici, ne doit pas être compris comme simple élément décoratif ou comme accessoire scandaleux destiné à titiller la frilosité du censeur potentiel que recèle tout observateur moral impartial. Dans le cas qui nous occupe, le chien fonctionne au contraire comme médiateur paradoxal. D’un côté, il rappelle l’antique voisinage de la chambre à coucher et du chenil, du couple et de la meute, de l’épiderme et du poil, de la dent et du croc, de la bouche et de la gueule, du missionnaire et de la levrette, de la salive et de la bave, de l’exigence de fidélité et de l’universelle copulation. De l’autre, il introduit dans l’espace interhumain un tiers qui ne parle pas, mais dont la présence modifie pourtant la syntaxe entière de la situation. À partir du moment où ce tiers muet est présent, les protagonistes ne peuvent plus feindre que leur relation se déploie dans la transparence d’un face-à-face pur ; leur agir devient immédiatement scénique et réfléchi, exposé à lui-même comme représentation interspéciste et en tant que telle, implicitement politique.

Ce point est décisif. Car l’entreprise de double pénétration n’est pas ici le simple embellissement extérieur d’un agencement déjà constitué. Elle touche au mode même selon lequel les sujets se rapportent à leur propre excitation. Ce qu’ils éprouvent, ils ne l’éprouvent qu’en s’observant mutuellement l’éprouver ; et ils ne s’observent ainsi qu’en anticipant, même obscurément, le regard de spectateurs rendus possibles par l’espace public. La scène privée est déjà colonisée par une publicité virtuelle. On voit alors se dessiner, à une échelle microsociologique, une dialectique qui n’est pas sans analogie avec celle de l’espace public bourgeois : ce qui se donne comme pure spontanéité dépend en vérité d’un cadre d’apparition théâtralisé, raison pour laquelle les tenanciers de certains clubs peuvent être considérés comme des maîtres de cérémonies voire comme les véritables ministres d’une démocratie libidinale en voie de reformation.

Or c’est justement à cet endroit que la catégorie de colonisation du monde vécu doit être maniée avec prudence. Il serait trop simple de dire : voici la mise en scène envahissant l’intimité. Car l’intimité elle-même n’est jamais cette réserve vierge dont les romantiques et leurs héritiers ont rêvé. Elle est déjà tissée de rôles, de citations, de hiérarchies, de gestes appris. Même le frisson qui se veut unique par l’exceptionnelle intromission des canidés emprunte des chemins socialement préformés. Ce que révèle la scène-limite, ce n’est donc pas la chute d’un paradis communicationnel originaire ; c’est l’inconsistance de l’idée même d’un tel paradis.

Il faut alors poser autrement la question : comment, dans une interaction saturée d’images archaïques et de tensions corporelles, des sujets peuvent-ils encore se reconnaître comme co-auteurs d’une situation humaine commune ? Je répondrai : non pas en supprimant la dissymétrie, l’altérité, le trouble ou l’excès, mais en les portant jusqu’au point où ils deviennent insoutenables. Toute scène d’intensité cherche confusément sa propre herméneutique. Elle veut être plus qu’un choc ; elle veut signifier le choc. L’excitation n’aspire pas seulement à se décharger, mais à être admise dans un ordre, fût-ce à titre d’exception. C’est pourquoi, même au bord de la déroute, même si un aboiement, un jappement ou un coup de langue n’ont jamais représenté des demandes articulées selon les règles d’une grammaire commune, l’agir reste hanté par l’idée d’un accord des consciences transcendant les frontières entre les règnes et ouvrant la voie à une constitution plus ouverte du faire communauté. »

 

Note : Ce texte, retrouvé dans les archives de l’université de Heidelberg en 2023, date très vraisemblablement de la période de rédaction de Strukturwandel der Öffentlichkeit (1962, trad. fr. : L’Espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Payot, 1978). Il témoigne d’une tentative, rapidement abandonnée, d’appliquer les catégories naissantes de la théorie communicationnelle à des situations-limites de l’intersubjectivité. Habermas n’y a jamais fait référence dans son œuvre publiée. Le manuscrit est conservé sous la cote UA HD/NL-Ha/62/Ms-unveröff./17b (Universitätsarchiv Heidelberg, Nachlass Habermas, Konvolut 1962, unveröffentlichte Manuskripte, Faszikel 17b). Nous remercions le directeur des archives de l’Universitätsarchiv Heidelberg, ainsi que les ayant-droits, de nous avoir autorisé à en reproduire ici l’intégralité. Nous remercions également nos collègues de Philosophie magazine Allemagne pour leur attention et leur réactivité.

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