Reportage

Crystal meth. La drogue du surhomme

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Cet article est issu du numéro 78 de Philosophie magazine « 78 - avril 2014 », en kiosque le 27 mars 2014. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Utilisée par les nazis durant la Blitzkrieg, la « drogue la plus dangereuse du monde », le crystal meth, continue de faire des ravages. Reportage à la frontière germano-tchèque où le rêve de s’élever au-dessus du niveau normal de l’existence fait des ravages.

 

Peu avant Hof surgit sur le bas-côté de la route l’un de ces panneaux marron dont l’Allemagne a été quadrillée avec une régularité d’état-major et qui annoncent les spécialités et les attraits des environs. On peut y lire : « Région de bonne chère[1] : Haute-Franconie. Terre de brasseries ». Et tandis que, de l’autoroute, on aperçoit un clocher baroque, que l’on discerne la neige qui recouvre le Fichtelgebirge, les effluves d’un monde dans son authenticité originelle commencent à nous parvenir. À nous la Bavière, à nous les montagnes, les saucisses et une bonne bière allemande, saine et légère. Au restaurant de l’hôtel Le Cerf d’or (« Goldener Hirsch »), auberge non fumeur typiquement bayreuthienne, les serveuses portent la robe corsetée traditionnelle, le dirndl, et là je sais déjà que quelque chose cloche – d’ailleurs, si je ne le savais pas, je ne serais pas ici.

 

L’enfer de la dépendance

L’enfer se trouve très précisément sur le trottoir d’en face : il s’appelle le Joker Casino et est logé dans ces cubes de béton dont on a rempli, dans les années 1970, les « lotissements » détruits en 1945 par les bombardements dans la vieille ville wagnérienne et nazie. Tant que je glisse des pièces dans une machine à sous ou dans un jeu vidéo, le soda est à discrétion. Il ne me faut pas bien longtemps pour que les gestes frénétiques des autres joueurs m’apparaissent comme l’expression d’une dépendance qui va très au-delà du jeu lui-même : ils s’agitent sans répit, absolument absorbés par leurs mouvements, circulent en toute hâte entre plusieurs machines, alimentent ici ou là un appareil, comme s’ils pouvaient ainsi conjurer l’inévitable volatilisation de leur argent ou faire un pied de nez à leur destin. Un jeune homme vêtu d’une veste à carreaux de skateboarder fait son entrée, bille en tête ; à la traîne, sa petite amie, à l’évidence plus jeune que lui, grignote une pomme de manière apathique en s’efforçant, de temps à autre, d’entrer en contact avec lui. En vain. Il s’est installé devant l’Extra Wild, dont il actionne les touches à une vitesse maniaque. Ses yeux écarquillés semblent téléguidés par l’écran, comme hypnotisés par les images d’objets alignés tournant sur eux-mêmes. Il est dans un tunnel qui lui fait oublier le monde extérieur, y compris son verre de soda. Combien de temps peut-on fixer cet écran sans ciller ? Quand il attrape son sac à dos pour disparaître aux toilettes, sa petite amie a disparu depuis un moment. Lui-même ne reviendra pas avant une heure. Sous crystal meth, on oublie le temps qui passe. Bienvenue dans la Région de la dépendance : Haute-Franconie. Terre de la méthamphétamine !

« Crystal meth », ou simplement « crystal », c’est ainsi que l’on nomme familièrement la méthamphétamine cristallisée, qui, selon les contextes, peut être aussi appelée yaa baa (en Thaïlande), ice, meth, crystal speed, superspeed, crank ou nazi crank. Pour la produire, la « cuisiner », il suffit de quelques connaissances en chimie et d’un laboratoire de fortune – quelques récipients de différentes tailles, un alambic, un châssis de dépression (une pompe à vide), deux condensateurs et un agitateur en Téflon. « Le crystal meth : la drogue la plus dangereuse du monde », titrait le Stern en 2006, voulant susciter la peur devant cette catastrophe annoncée, menaçant l’Europe, telle une épidémie. Pour illustrer son propos, l’hebdomadaire allemand montrait des photos choquantes de visages édentés et ravagés par les éruptions cutanées appartenant à des junkies américains crystallo-dépendants. Or de telles images sont tout simplement trompeuses. Les classes défavorisées américaines, les paumés des trailer parks de banlieue (ces parcs de mobil-homes, où vivent ceux qui n’ont pas les moyens d’accéder à un logement en dur), ne peuvent absolument pas compter sur les bénédictions d’un système de santé à l’européenne. Mais sur le visage d’un assuré social qui peut bénéficier d’un traitement, il sera absolument impossible de soupçonner un éventuel commerce avec cette drogue, même s’il dure depuis des années. En 2009, le tennisman Andre Agassi avoua avoir consommé du crystal meth pendant sa période d’activité. Et, au juste, qui dit que la méthamphétamine est une drogue ? Qu’elle n’est pas qu’un psychostimulant efficace pour gens stressés et dépendants au travail (« workaholics ») ?

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