Art. Théâtre
“Cyrano de Bergerac” : la profondeur de la surface
Patrick Pineau dans Cyrano de Bergerac. Mise en scène de Georges Lavaudant © Marie Clauzade
Galant affublé d’un nez grotesque, séducteur sans beauté, Cyrano le Gascon masque sa blessure derrière l’éclat d’une langue déliée. Avocat de la beauté du geste, monstre baroque vivant de bons mots, bretteur et poète, Cyrano incarne un trait de « l’esprit français » : panache au service de la forme, pour la beauté du geste car il en est convaincu: « on ne se bat pas dans l’espoir du succès ! Non ! non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile ! »
Georges Lavaudant et Patrick Pineau l’ont bien compris. Ce dernier cultive un jeu tout en tension, pris entre le spectacle et la retenue. Il incarne ce rôle ardu avec vigueur, parvenant à exprimer puissamment la fragilité qui parcourt les morceaux de bravoure du Gascon, découvrant derrière ces excès drolatiques la pesanteur de l’existence, cachant sa pudeur sous « un masque d'obscénité ».
Georges Lavaudant, épaulé de Jean-Pierre Vergier, dépouille le décor et la scénographie pour ne garder de ce théâtre dans le théâtre, de cette représentation représentée, qu’un bosquet-balcon, servant autant de petite scène que de promontoire amoureux, et des haies taillées à la française, ceinturant la scène. Les lumières, au cordeau comme toujours, font le reste, détachant subtilement les atmosphères, mettant en valeur les acteurs de ce drame romantique, vêtus de costumes très théâtraux, exacerbant les effets de style dans des fantaisies bouffantes.

Patrick Pineau dans le rôle de Cyrano, donc – avec 1600 vers des quelques 2600 que compte la pièce –, mais aussi Frédéric Borie dans celui de Christian – l’un l’éloquence, l’autre son interprète, ils sont, selon le vœu de Rostand, à eux deux le plus beau monstre romantique qui soit – et Marie Kauffmann dans celui de Roxane, pour les rôles-titres. À leurs côtés, ils sont quinze (une joie!) ; aucun ne démérite.
« Le panache est la pudeur de l’héroïsme, un sourire par lequel on s’excuse d’être sublime »
Edmond Rostand
Quel est-il ce « panache » exposé sous les feux de la rampe : « Le panache n’est pas la grandeur, mais quelque chose qui s’ajoute à la grandeur, et qui bouge au-dessus d’elle. C’est quelque chose de voltigeant, d’excessif, — et d’un peu frisé. [...] Le panache est alors la pudeur de l’héroïsme, comme un sourire par lequel on s’excuse d’être sublime », une grâce frivole de « l’esprit qui voltige », « belle victoire sur la carcasse qui tremble » selon Edmond Rostand (1868-1918) dans son Discours de réception à l'Académie française en 1903.
Ou « la profondeur de la surface », selon Emil Cioran, incarnation du « phénomène en soi », un goût du style et de la forme, typique du « génie français ». Le philosophe en donne cette définition inspirée dans Sur la France, description lucide, aimante et féroce de son pays d’accueil : « La France, dans sa totalité, est plus profonde qu’elle ne paraît. Parmi tous les grands pays, aucun ne donne l’impression – à première vue – de plus de superficialité. Ceci parce qu’elle a cultivé les apparences. Mais elle les a cultivées en profondeur ; elle les a soignées ; elle a jardiné. Elle n’a pas le sens des mondes souterrains et elle n’est pas poursuivie par les essences, mais elle est le pays du phénomène en soi. »
Le Cyrano interprété par Patrick Pineau, dans la mise en scène de l’esthète Georges Lavaudant en livre une illustration en acte, donnant son lustre aux artifices de la forme, à la beauté du style et à la gratuité du geste, à ce « délicat refus de se prendre au tragique ». Représentation superficelle en ce sens, et si profonde. Un paradoxe aussi philosophique que théâtral.
2013/14 Cyrano de Bergerac - Edmond Rostand... par MC93Bobigny