Commémoration du génocide khmer
De l’influence de Jean-Jacques Rousseau sur la pensée des Khmers rouges
Les jeunes soldats de la guérilla khmère rouge entrent dans Phnom Penh le 17 avril 1975, le jour où le Cambodge est tombé sous le contrôle des forces communistes khmères rouges. La capitale cambodgienne s’est rendue après un siège de trois mois et demi par les forces de Pol Pot. © Sven Erik Sjoberg/TT News Agency/AFP
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C’était il y a un demi-siècle. Le 17 avril 1975, les Khmers rouges entraient dans Phnom Penh, capitale du Cambodge, et prenaient le pouvoir. Ce régime communiste d’un genre nouveau, aussi éphémère que génocidaire, avait de nombreuses références idéologiques, parmi lesquelles un certain Jean-Jacques Rousseau. Pourquoi lui ? Explications.
Même si de nombreux cadres communistes, découvrant les atrocités du régime khmer au tournant des années 1980, ont refusé d’y voir une expérience marxiste, Marx et Engels sont évidemment la référence la plus évidente pour les révolutionnaires cambodgiens – comme ils l’étaient pour la révolution bolchévique ou maoïste quelques décennies plus tôt. Elle n’est cependant pas la plus originale, qui colore singulièrement ce régime communiste.
Dans les années 1950, Pol Pot se passionne particulièrement pour les Lumières françaises, qu’il découvre à Paris. Logé lors de son séjour dans la capitale française à la Cité universitaire – à l’« étage rouge » de la Maison de l’Indochine –, il participe à des groupes de formations du PCF, auquel il adhère. Au Parti communiste, il rencontre d’autres figures du futur « Kampuchéa démocratique », le nom officiel que se donnera le régime khmer rouge : Khieu Samphân (qui sera responsable de la mort d’environ 1,7 millions de Cambodgiens), Son Sen et Ieng Sary (qui deviendra chef de la police secrète, mettra en place des méthodes de torture et, bien plus tard, finira lui-même exécuté par Pol Pot).
Leur mentor ? Le philosophe cambodgien Keng Vannsak, penseur de « la démocratie villageoise primitive pré-hindoue et pré-urbaine » des « Khmers de souche ». Ce dernier anime des sessions de réflexion sur l’avenir du Cambodge. Toutefois, il finira par s’éloigner de la direction prise par les Khmers rouges :
“Ils savaient que je n’étais pas un dur comme eux. Je réfléchissais trop. Je n’étais pas une personne têtue et je n’agissais pas avec fanatisme ni comme un extrémiste”
Keng Vannsak, cité par Sacha Sher dans « L’influence de Rousseau sur l’idéologie et le comportement de Pol Pot et de ses camarades »
“Le XXe siècle demande aussi l’abolition des classes économiques”
Keng Vannsak dira en effet de Pol Pot que l’un de ses auteurs préférés était Jean-Jacques Rousseau. Khieu Samphân confirmera, une fois au pouvoir :
“Le Premier ministre Pol Pot et moi-même, je vous l’assure, sommes profondément imbus de l’esprit français, du Siècle des Lumières, de Rousseau, mais aussi de Montesquieu”
Khieu Samphân, chef de l’État du Kampuchéa de 1976 à 1979 et théoricien principal de l’idéologie khmère rouge
Pourquoi cette fascination ? Les Khmers rouges, qui ont fait régner la terreur au Cambodge entre 1975 et 1979, sont loin d’être les premiers communistes à s’enthousiasmer pour l’auteur du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes. Certains « emprunts », cependant, seront particulièrement saillants… quoique parfois déformés, comme l’affirment les Khmers eux-mêmes. Un « membre social-démocrate du Cercle d’études marxistes » cité par Sacha Sher s’en explique, dans sa thèse :
“L’idéal pour le siècle de Rousseau, ‘Rousseau, Jean-Jacques’, c’était une démocratie politique qui pouvait être atteinte par la suppression des cloisons politiques entre les classes sociales, c’était l’égalité politique. Mais cette égalité politique ne convient plus au XXe siècle. C’est une ‘démocratie économique’ et une ‘égalité économique’ dont notre époque a besoin. À la place de l’égalité de droit, de l’égalité juridique qui avait suffi à une société d’il y a 150 ans, il faut une égalité de fait concrétisée par une égalité économique. Le XVIIIe siècle s’est borné à supprimer les classes politiques pour réaliser la démocratie, le XXe demande l’abolition des classes économiques”